Un concert un dimanche soir de décembre ? Mhm, mauvaise idée… Sauf s’il s’agit de rassembler une harde éparse de zombies apathiques. Puis de les mettre face à Carl, sa petite musique contagieuse, ses potes en carton et ses compères humains – pour une prestation à la fois vociférante et tendre. Bye-bye, torpeur hivernale, bonjour, petites histoires grinçantes, allumées ou suaves.
Pourtant, tout ça semblait condamné à l’engourdissement dominical : en arrivant, on pouvait apercevoir Carl, lui-même plutôt mort-vivant, errer d’un côté à l’autre de la salle, barbe en retard, lunettes fatiguées, pull-over chiffonné, l’air interloqué du môme qui vient d’être brusquement interrompu en pleine sieste… Notez que, à bien y réfléchir, on peut laisser le brave dimanche en dehors de tout ça : ça aurait été pareil n’importe quel autre jour de la semaine, puisque, en se basant sur nos observations rigoureuses, Carl a toujours l’air à la bourre et mal repassé. Le genre de type qui donne immanquablement l’impression qu’il vient de débarquer dans sa propre vie, et à propos duquel on se dit, en regardant sa montre et l’heure prévue pour le show qui approche, qu’il n’y arrivera jamais.
CarlC’est généralement à ce moment-là, quand les minutes de retard s’accumulent, que les conversations tournent court et que les bières tiédissent, qu’on se demande pourquoi on est là. Parce que sur papier, franchement, Carl n’a pas beaucoup d’argument pour inciter qui que se soit à sortir affronter les frimas… Vainqueur du concours Musique à la française, genre « Madame la Ministre aime beaucoup ce que vous faites, fufufu » ? Que les journalistes musicaux encroûtés de la presse à papa décrivent comme faisant du « slam » ? Un « artiste touche à tout », dont on dit qu’il « a un véritable univers », comme si ça excusait quoi que ce soit ? Oh, pitié, laissez-nous regagner nos foyers et profiter des joies du chauffage central.
Et pourtant, ça marche. Ça marche ce dimanche-là dans ce petit théâtre poussiéreux qui, les autres jours, accueille des comédies de boulevard (le décor est encore là, mais soudain peuplé d’étranges personnages en carton – monstres en papier, silhouettes familières détournées, découpées, recollées…). Tout comme ça marche dans des foyers culturels miteux, sur la grande scène vide d’un festival en début d’après-midi, ou au beau milieu d’une exposition de bande dessinée.
Et n’allez pas croire que ça marche à grand coup d’esthétique de la loose, tellement crevard que ça en devient sympathique.
Non non, ça marche vraiment, et on assiste à une sorte de crash-test implacable : les cinq premières minutes d’un concert que tout destinait à être foireux. Il n’en faut pas plus au gars barbu et chiffonné pour embarquer tout le monde sur son rafiot en papier mâché, là où les gens ont la même coiffure que leur pelouse, et où un chien libidineux squatte devant la cheminée. Raconter des histoires, donc, avec une limpidité hystérique qui, dans ce qu’elle a de meilleur, vous donne l’impression de projeter des images grimaçantes directement dans votre cerveau.
Certes, les musicologues pourront s’indigner, arguer que tout ça n’est jamais que du blabla déclamé sur des bandes pré-enregistrées, constituées de quelques beats faciles.
Sur les moments où les deux (ou trois, ou quatre, ça dépend des jours) musiciens-accompagnateurs font plus que de la figuration, on saisit un aperçu de ce que pourrait devenir Carl dans un futur proche, quand il aura définitivement abandonné les oripeaux du type qui enregistre des machins rigolos sur son magnétophone, tout seul dans sa chambre : un événement plein d’idées, de détails et de rebondissements. Et puis même dans cette formule minimaliste, le mec possède un indéniable sens de la scène qui, plus encore que ses textes bien troussés ou son sens du son catchy, laisse pantois. Moralité : n’écoutez pas les chansons de Carl sur son Myspace, allez le voir sur scène, faites-le venir dans votre ville, dans votre jardin, votre cave ou la salle des fêtes la plus proche… Là, il va brailler, siffloter, arpenter la scène de sa drôle de démarche. Et après avoir fait hurler toute la salle de rire, il la prendra à revers avec une chanson un peu triste, un peu jolie, simplement juste.
On passerait volontiers d’autres dimanches soirs en cette compagnie. Des lundis aussi, d’ailleurs. Et pourquoi pas des mardis ? Et des mercr…
http://www.myspace.com/carlclebard




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