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CHORON DERNIÈRE Chauve must go on

L'autre fois j'ai été conviée à un enterrement. Une douleur solennelle imprégnait les visages. La salle était obscure, des pardessus sombres dessinaient des ombres fantomatiques dans les allées (...) suite

L’autre fois j’ai été conviée à un enterrement. Une douleur solennelle imprégnait les visages. La salle était obscure, des pardessus sombres dessinaient des ombres fantomatiques dans les allées et personne ne pipait mot. Pour tout dire, cela ressemblait à tout sauf à du cinéma.

Et figurez-vous qu’en plus de Tristesse et apathie (j’ai vérifié: elles étaient bien sur la liste), Cavanna, Nabe, Cabu, Wolinski, Siné et Philippe Val étaient également venus témoigner de l’homme qu’on allait définitivement enterrer dans sa dernière demeure. Cet homme? C’était Georges Bernier, alias le Professeur Choron. L’homme qui avait toujours quelque chose à dire. Même mort.

L’homélie, réalisée par Pierre Carles, commença. Chacun y alla de son souvenir, des récents et des plus anciens se bousculèrent. François Cavanna, l’ami fidèle, était ému. Flashback en 1960.

Tandis que le Général infantilisait la France sous sa tutelle autoritaire, Georges et François imaginaient un journal satirique qui se tirerait une balle dans le pied chaque semaine, se faisant seppuku publiquement dans la bonne humeur. Entourés de Fred, Topor, Reiser, ce serait Hara Kiri. Défileraient alors des Unes («Noël ! Pensez aux mal-aimés. Invitez un flic») qui aujourd’hui tomberaient sous le coup des lois encadrant la liberté d’expression.
C’était décidé. Bernier, rebaptisé Choron, lâcherait les chiens. Hara Kiri deviendrait la référence de l’insolence et du mauvais goût. Le déminage hebdomadaire des hommes politiques, de l’Eglise, des valeurs bourgeoises feraient foi. Avant de faire date. Et Hara Kiri parviendrait à dénoncer -malgré le carcan de la censure gaulliste- les codes d’une société sclérosée qu’il faudrait bien un jour achever (la suffocation interviendrait au printemps 68).
On se demande subrepticement si des journaux pourraient soutenir la comparaison aujourd’hui…temps de réflexion…ils ne sont pas légions ceux qui se permettent l’impolitesse d’égratigner les symboles de la France. De la censure d’état à l’autocensure de confort. Ne pas dire pour ne pas déplaire, ne pas déplaire pour vendre, vendre… et cætera.

Pendant que je rêvassais sur le désert médiatique environnant, Cavanna, moustache en berne, continuait d’égrener des saynètes désopilantes lors d’interminables réunions où les dessinateurs produisaient des dizaines de Unes tordues, hilarantes ou subversives. Entre un jeu de mots dévastateur et une caricature assassine, le professeur Choron, éméché, hurlait un « Montre-nous ta bite » à son collègue. Un rite de passage entre gaudriole graveleuse et provocation. Tel était le gimmick d’Hara Kiri: « Si vous ne pouvez pas l’acheter, volez-le ». Ça donnait envie.

La litanie se poursuivait. Marc-Edouard Nabe, Vuillemin, Siné se succèdaient à la tribune. Anecdotes et témoignages esquissaient un portrait de l’impertinent. Flashback 1970.

Le vieux Général venait de casser sa pipe. Hara Kiri cherchait le bon mot. Ce serait la Une la plus célèbre du journal: « Bal tragique à Colombey : un mort ». Ecrite, je vous le donne en mille, par le professeur Choron. Tollé, scandale, la blague faisait mouche. Interdiction de publication. Quelques jours plus tard, la troupe d’Hara Kiri trouvait la parade. Changement de titre, Charlie Hebdo était né.

Quand on évoque l’histoire de Charlie, inévitablement on pense à l’actuel rédac-chef: l’omnimédiatique Philippe Val.

Le voilà qui s’avance, maintenant, dans le documentaire de Pierre Carles. c’est son tour de parler de Choron, nom de nom. Le visage fermé, manifestement méfiant, il est docilement suivi par Cabu. Que peut-il bien dire du professeur? En 1992, dix ans après l’arrêt de la publication de Charlie Hebdo, Val, désireux de monter son propre journal propose de reprendre le titre. De nombreux collaborateurs reviennent dans les murs. Mais pas Choron. L’époque a changé, le ton aussi. C’est à dire qu’un différend fondamental les oppose: Choron, quasi anar, est persuadé qu’il faut savoir aller trop loin, quitte à se casser la gueule. Val est un patron de presse, pragmatique, gérant son propre agenda.
L’ère Choron est dépassée. Grande gueule, grossier, politiquement incorrect, il appartient à une race en voie de disparition. Celle qui est venue à Droit de réponse en 1982 pour la mort de Charlie Hebdo. Ce soir là, Serge Gainsbourg, Jean François Kahn, Siné transgressent nos actuels codes télévisuels. Ils fument, disent des grossièretés, restent obscènes face à des journalistes de Minute venus défendre leur gazette d’extrême-droite. Une scène surréaliste, absolument bluffante.

Choron cristallise le souvenir de cette époque où tout pouvait être dit et contredit. Est-ce un souvenir d’ailleurs ou un fantasme ? Ai-je réellement assisté à des instantanés de liberté, des prises de paroles dérangeantes, parfois scabreuses ? Ne s’agit-il pas d’une déformation de ma mémoire qui voyait de la subversion hier, là où aujourd’hui je crois goûter à l’insipide ? Un rapide panorama mental me convainc que les radicaux à la Choron et consorts représentent tout de même une bulle de fraicheur face à la condescendance ambiante.

Soudain, une voix résonna, celle d’une vieille dame. L’amie ridée dévoile un autre Choron, bien loin de l’étiquette dont il s’est lui-même affublé.

Je prête l’oreille. D’où vient-il ce Georges Bernier? Comment est-il devenu ce provocateur patenté ? Elle évoque son ami, son enfance dans cette France rurale, la mort de son père, événement qui marque un tournant déterminant. A onze ans, ce décès déclenche chez lui une lucidité quant à la mise en scène du réel, cette envie de jouer la comédie pour transfigurer la vie telle qu’il aurait voulu qu’elle soit. Le jour des obsèques paternelles, le jeune Bernier prend conscience qu’un bel enterrement se doit d’être larmoyant, constate que ça ne pleure pas assez dans les chaumières. Choron veut l’emphase, l’emportement, le souffle. Alors, tragiquement, il se jette sur le cercueil de son père, provoque une scène insoutenable de pathos qui arrache des torrents de larmes aux amis, voisins et autres passants. Ce sera l’acte de naissance du personnage Choron: Fictionaliser la vie, se donner un rôle déterminé et le jouer contre vents et marées.

Les lettres FIN retentissent. Tous ont parlé et raconté l’irrévérence jouissive de Choron. Et ce documentaire est parvenu à ses fins: montrer l’absurde qui nous entoure, ridiculiser le sérieux qui plombe, mettre en valeur la mission du professeur. Son esprit rôde encore ici et là, surplombant pour sa part la « présipauté » chimérique.

Vulgaire, indispensable, scandaleux…. Choron est mort, vive Choron ! Un enterrement pour un enterrement, dans une salle obscure, vaut bien mille renaissances.

Choron Dernière de Pierre Carles et Martin, sortie le 7 Janvier 2009

6 commentaires

A l’heure ou je vous parle certains découvrent CHORON maintenant et le découvrirons demain a minuit !! aussi !!!
Pour lui éternellement scandaleux et si unique nous pouvons dire qu’ à chaque fois que quelqu’un découvre son univers.. acide et drôle ce sera pour lui une nouvelle naissance et ils diront ….Bonjour professeur Choron enchantée de faire votre connaissance nous sommes en 2020 et depuis vous.. personnes n’ose plus jouer a HARA KIRI ,ils préferent jouer a l’escargot rentrer dans leur coquille et hocher la tête pour dire oui !!! Mais ne vous inquiétez pas certains n’ont pas dit leur dernier mot !!!
passez le bonjour sur MARS !!!

Commentaire par falco, le Lundi 19 janvier 2009 à 12:19

….

Commentaire par falco, le Lundi 19 janvier 2009 à 12:20

Je connais ça j’ai eu mon Philippe Val ce traite au foie jaune sous la forme de Xavier/Alves/Ikeda/Daddy Lafonte et mes Wolinski & Cabu sous la forme de la Maison taloche. Il faut toutes plaisanteries mises à part voir ce film.

Commentaire par Jean-Emmanuel Deluxe, le Lundi 19 janvier 2009 à 21:02

Formidable article. Merci.

Commentaire par oOH-Ooh Man, le Lundi 19 janvier 2009 à 22:08

le pamphlet comme plus beau rempart de la blessure intérieur? Très bel hommage, qu’on aime ou pas le personnage, il a eu le mérite de faire bouger les lignes et les hommes. Bravo.

Commentaire par Oliver Touiste, le Lundi 19 janvier 2009 à 18:44

Encore une fois, comme disait le professeur justement dans le droit de réponse de 1981, “on pleure sur les morts, et ça c’est la france”. Mais Choron respect 100%.

Commentaire par Le duc de Trèfle, le Lundi 19 janvier 2009 à 20:18

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