159

CORY DOCTOROW Litteracy Last Update

Terminal de Roissy : assis à côté de moi, un geek looké, caban mode, fortes lunettes en plastoc blanc-crème, badges et t-shirt militants. Les deux doigts, médius et (...) suite

Terminal de Roissy : assis à côté de moi, un geek looké, caban mode, fortes lunettes en plastoc blanc-crème, badges et t-shirt militants. Les deux doigts, médius et index, sur le truc sensitif de son micro-ordinateur.

Courtoisies échangées, embarquement retardé depuis plusieurs heures, il finit par m’interroger sur le bouquin que je suis en train de lire. Je lui montre la couverture : A Scanner Darkly, K. Dick.

Et lui qui part au quart de tour dans un soliloque nerveux :
“Vous aimez la S.F. ? Pourquoi lire de la S.F. ? Pourquoi encore en écrire ? Et pourquoi en publier ? Pour conserver le genre décati de la fiction ? Imprimer du papier, faire tourner les maisons d’éditions vendues aux média, détruire, recycler la cellulose ? Et blanchir les pages au chlore parce que trop de littérature a pourri ? Mec, écrire de la S.F., c’était pas écologiquement correct !”

cory_doctorowK. Dick finira par crever, mec ! Wells n’a jamais dû exister. Gibson c’est bon pour les thirtynagers débiles qui cross-compilent le noyau Linux sur station Sun, à longueur de nuit, au lieu de baiser.”

“Ouais, Cory Doctorow c’est le seul qui restera. Efficace ce mec, et légitime ! Un vrai activiste, concepteur et développeur de softs, conférencier, diplomate, journaliste. Et surtout le technicien littéraire dont on avait besoin. Quand l’édition est sclérosée par le fric, il abandonne ses droits d’auteur et laisse sa prose se répandre et métastaser sur le net, au-delà de l’Electronic Frontier.”

Les militaires Vigipirate ont commencé à regarder ce type un peu trop excité. Il s’est levé, a mis son Mac sous son bras, et m’a salué avant de filer : “Laissez crever la S.F., lisez Doctorow !”.

J’ai pensé que ce type avait certainement raison.

La frontière entre S.F. et roman souffreteux est plutôt ténue. Gibson et pas mal d’autres sont des vicieux qui n’ont pu se résoudre à n’être que de bons entertainers. Qui n’ont su renoncer à (mal) analyser le monde présent pour pouvoir prétendre dire l’avenir. Si au XXIème siècle les femmes-robots étaient au point, on en saurait quelque chose.

Les inutiles délires cyberpunks ou post-apocalyptiques, j’en ai soupé : trop de mégalopoles surpeuplées et polluées, trop d’intelligences artificielles débiles, trop de manipulations génétiques aussi odieuses qu’improbables. Excès de logorrhée scientiste pour la S.F. anglo-saxonne. Et pour la française, trop de romantisme noir périmé. Clichés à consommer de préférence avant 1984. La S.F. est-elle un genre nul et non avenu ?

nimby_coverCory Doctorow mérite pourtant qu’on se connecte sur son blog pour télécharger et lire les quelques dizaines de romans, longues nouvelles et short stories S.F. qu’il a publiés depuis dix ans. Et si je devais en bookmarquer une, se serait “Scroogled” qui m’a réconcilié, moi lecteur nauséeux, avec le genre. Une fiction avant tout, au style efficace et au phrasé court sans néons inutiles. Une intrigue comploteuse, avec la juste dose de propos technologiques. Ici, pas de Matrice omnipotente tyrannisant l’humanité, mais l’ordinaire perversité des produits Google qui collectent ce que nous exhibons inconsciemment sur le net.

Doctorow a une pertinence doublée d’une qualité littéraire indiscutable. Le quelque million et demi de visiteurs quotidiens qu’il draine entre craphound.com (le blog consacré à ses fictions) et boingboing.net (excellent webzine foutraque), ne s’y est pas trompé. Doctorow est l’entéléchie du littérateur 2.0, le chaînon manquant entre l’indigent bloggueur et le gonflant auteur SF dont l’œuvre fumeuse ne peut tenir en moins de vingt-sept volumes soporifiques.

Activiste dans le milieu des associations geeko-militantes, ce mec va au bout de ses idées et son art en publiant toute son œuvre sous licence Creative Common. Il promet ainsi à tous l’entière liberté de reprendre, traduire, augmenter, modifier ses textes, et surtout de les diffuser gratuitement dans cette zone d’autonomie qu’est le net.

Le livre est mort. Le papier imprimé en train de pourrir. Il n’est plus que l’objet du fétichisme de quelques médiocres qui se prostituent pour être édités dans la Blanche chez Gallimard. Doctorow a déjà investi l’unique maison d’édition qui restera debout quand nous serons tous des lecteurs cyborgs, quand les librairies ne seront plus que des nodes bittorrent, quand Le Clézio sera verrouillé par D.R.M. Pas plus tard que demain.

Je suis allé vers la passerelle d’embarquement et j’ai balancé mon livre dans une poubelle. Un militaire a été le reprendre, l’a feuilleté une seconde, et a dit quelque chose dans son talkie-walkie quand je franchissais le portique.

5 commentaires

C’est débile d’opposer des classiques comme Gibson à Doctorow … (son premier roman Dans la Dèche du Royaume Enchanté est en plus LOIIIIIIN d’être épuré des clichés de la culture geek … largement plus connoté qu’un Scanner Darkly, d’ailleurs)

Et c’est débile d’opposer logique Creative Common et logique de vendeurs. D’ailleurs, Doctorow édité aussi chez une bonne vieille maison d’édition ne livre pas bataille … il symbiose …

“I’ve been giving away my books ever since my first novel came out, and boy has it ever made me a bunch of money.”
Cory Doctorow pour Forbes
http://www.forbes.com/2006/11/30/cory-doctorow-copyright-tech-media_cz_cd_books06_1201doctorow.html

Ceci dit … on est pas d’accord à la base … je préfère un bon entertainer, qu’un lucide chiant.

Commentaire par cerbère en plastique, le Lundi 22 décembre 2008 à 23:51

Cher Cerbère,

Doctorow en effet compose avec le système éditorial classique sans ouvertement le combattre. Il ne trouve dans la logique des licences libres (free as freedom, not free as beer, dirait un autre) qu’une voix conforme à ses idées de libre diffusion de la connaissance.

Cory Doctorow a gagné la partie en utilisant ce double outil qu’est le support électronique et le droit de donner, copier, modifier son oeuvre. Ses premiers fans lui ont accordé le succès parce que tout était dispo immédiatement, parce qu’il a été possible de traduire, partager sans restriction.

Fantasmons un peu les choses : si la traduction française* de “Down and Out in The Magic Kingdom”, publiée par un éditeur institutionnel, était honteusement mauvaise, censurée et malhonnête… Et bien en vertu de la Creative Common qui protège l’oeuvre originale, quiconque d’un peu courageux pourrait la refaire et la publier pour lui rendre justice, sans craindre les foudres du dit éditeur qui posséderait l’exclusivité dans une cadre “classique”.

Voila ce qu’offre le “libre” par rapport au “commercial”, un champ plus ouvert pour les oeuvres, l’esprit. C’est un vice intrinsèque des éditeurs que de restreindre la portée des oeuvres à un support de distribution, un point de vente, une version, une disponibilité, un stock limité, un prix arbitrairement fixé, l’usage strictement personnel,… c’est ainsi.

Et pour les clichés dans “Down and Out”, je suis entièrement d’accord. Mais des clichés élégants et soignés, hommages rendus aux autres bons auteurs SF, revisités intelligemment ; de l’art en fait. Ce qui n’est pas toujours le cas chez d’autres.

*La traduction de Folio SF est bien, ne lançons pas de fausse polémique.

Commentaire par Formerly W. Goethe, le Lundi 22 décembre 2008 à 1:15

Chez d’autres qu’on ne nomme pas ici … donc on s’en fiche.

Finalement, je pense comme vous, il est pas du tout question de remettre en cause le libre … juste de dire qu’il n’y aucune bonne raison d’opposer les deux logiques. Ce qu’a fait Doctorow … le libre c’est aussi le moyen de se faire une certaine notoriété à peu de frais : et je pense que nombre de commerciaux en sont bien conscients (mais pas chez Warner manifestement). Pourquoi payer des attachés de presse à prix d’or quand il suffit de balancer un truc un peu con pour débaucher plein d’amis qui vont s’échanger une vidéo à la con laquelle fera une pub très bien perçue, puisque l’émetteur au plus proche du consommateur a l’immense mérite de ne rien avoir à vendre (et n’a donc aucune raison de survendre ce qu’il propose) ?

Fin bref … ouais, Dans la Dèche … est bien (même si je suis bien incapable de me souvenir d’au moins une scène marquante) rien que pour la mise en abyme qu’il fait de tout ça : le libre, le travail collaboratif. Ce monde enchanté n’est pas exempt de manœuvres carnassières … et en définitive, il y en aura toujours pour qui la question n’est que d’enculer la princesse.

Commentaire par cerbère en plastique, le Lundi 22 décembre 2008 à 16:31

Ce que je dis moi, c’est que Orwell, le meilleur auteur de S-F de de loin ne parle pas d’autre chose que du monde d’aujourd’hui (pas seulement Big Brother), et que ses concepts philosophiques (Common Decency pour aller vite) sont d’une profondeur sans pareil.
Et sinon, je ne suis pas sûr que le papier va mourir, lire un roman de 400 pages sur un écran pose quelques soucis, et sachant qu’il faut un an pour décrocher un rdv chez un ophtalmo, le papier a encore un avenir, en parallèle à l’édition numérique…

Commentaire par Régis, le Lundi 22 décembre 2008 à 11:34

Triste papier pour tout amateur de SF de passage. D’un coté la SF littéraire n’est pas écologiquement correcte (aucun mot sur les autres genres de littératures), de l’autre Cory Doctorow à tout compris en publiant sous licence libre. C’est un beau geste, bien sûr, mais le bonhomme ne doit pas avoir trop de difficultés financières pour franchir ce cap. Et tout les auteurs ne sont pas dans ce cas.

Quand au libre en général, faisons preuve d’un peu d’esprit critique. Parmi les produits phares du libre, les distributions Linux sont loin d’êtres devenus accessible au grand public, n’en déplaise à certain, l’encyclopédie universelle Wikipédia est encore loin du niveau d’une encyclopédie payante telle qu’Universalis (et il suffit d’y participer pour comprendre pourquoi)… bref on ne peut pas dire que le libre ai changé notre quotidien et le changera dans un avenir proche.

évidemment, pour faire des livres il faut couper des arbres. N’empêche que le confort de lecture d’un livre palpable est sans commune mesure avec un pdf. Je n’ai jamais réussi à lire un roman pdf en entier et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Et je suis sceptique face au papier électronique qu’on nous propose pour bientôt. Au vu des ventes de livres dans le monde, je crois que le principal demandeur de papier n’est pas la littérature mais (et de loin) la publicité et le papier d’imprimantes de bureau.

Au final, cet article me paraît aussi réfléchi et contestataire qu’un T-shirt à l’effigie du Che.

Commentaire par Ludovico, le Lundi 22 décembre 2008 à 1:14

Laisser un commentaire