Tout commence dans un quartier mal famé. Comme souvent lorsqu’on parle de jazz. Enfin de vrai jazz, celui de la rue. Celui qui chique et crache en te toisant du haut de ses octaves bien plus blanches que tes dents, gamin.
Tout commence donc porte de Clignancourt. Siège d’EMI, conférence de presse du label Blue Note. Un évènement. Routinier. Petits fours, champagne, journalistes très intéressés par le champagne et les petits fours.
Et cette éternelle sensation qui revient : «Pourquoi autant de disques d’or d’artistes ratés accrochés dans la salle de réception ? Pourquoi j’ai l’impression de la connaître elle, mince, elle regarde dans ma direction, PUTAIN MAIS QU’EST-CE QUE JE FOUS LA ? ». Soirée classique en somme.
Quelques annonces de concerts Blue Note (prestigieux cela dit) plus loin, réunion show-case sans que je ne sache encore qui va jouer. Et cette éternelle question qui revient : « Aurais-je assez de cigarettes pour supporter tous ces journalistes Télérama cachés dans la salle ? ».
Puis elle arrive, rentre sur scène, s’installe au piano. Comme dans l’ancien temps. Lorsque les dames portaient des robes noires et longues, et qu’on pouvait encore fumer dans les clubs de jazz. D’instinct je reconnais Eliane Elias, croisée la veille dans mon poste TV chez Taddei. Y a plus que France 3 pour diffuser du jazz, anyway.
Je reconnais le tube paquebot/chips/sunglasses qu’est Waltz for Debby. Joué d’une voix grave et monotone (disons-le, franchement chiante) qui me fera dire plus tard qu’Eliane Elias c’est comme Diana Krall, mais en plus grosse. Libidineuse blonde de trente cinq ans jouant en trio un jazz conventionnel : Pro, technique, improvisations salariales, références à peine cachées à Bill Evans. Américain somme toute. L’éternel concert des fins de série US où le héros vient célébrer sa victoire sur le mal autour d’une bière en écoutant une blonde pulpeuse.
Mais ici, la blonde pulpeuse tôle tout le monde, subitement, comme ça, en arrêtant de chanter. Fracassant le piano de ses petits doigts boudinés, l’air de rien, partant loin des refrains/couplets. JAZZ. Batterie démoniaque, virile, qui soutient, fracasse, rassure Eliane Elias. Je comprends soudain que la blonde américaine a bien compris les limites de sa voix. Autant jouer le tout pour le tout, autant diaboliser les touches et partir free dans ce que le jazz a de puissant : la technique violente.
Impression de fin de monde sur le Titanic 1912. Tables rondes, piano qui démonte, batterie qui tangue. Jusqu’à l’incident. Une lumière trop forte, un photographe insistant… Eliane s’énerve, jette un œil rageur à la salle, s’arrête de jouer, recommence, foudroie un homme dans la salle, puis regarde son batteur hilare derrière ses fûts, lui qui voit Elias s’exciter sur ses touches sur une série d’accords plaqués plus proches d’un Monthy Alexander que d’un Evans. Suspens. Tremblements. La blonde se lève, quitte la salle. S’assoit, reprend le chorus rageur, impassible, quatre minutes à rendre le jazz électrique, rock. Je lorgne les vieux de l’assistance, un peu bousculés par les sursauts de la pianiste.
Eliane Elias est une artiste Blue Note. On pourra bien me dire que le jazz est mort, on peut entrevoir quelques fois son fantôme traîner dans les salles obscures. Hurler sa nostalgie d’un monde Titanic où l’assistance fermerait sa gueule en attendant le heurt de l’iceberg. Manquerait plus que les violons.
Ce soir l’iceberg était blond à balconnets. Ça vous change des perfectos et des charabias analphabètes du rockeur qui veut réussir.
http://www.myspace.com/elianeelias
Festival Blue Note, du 26 mars au 7 avril : Stacey Kent, Diane Reeves, Truffaz, Son of Dave, Yaron Herman, Don Cavalli…. http://www.myspace.com/bosebluenoterecordsfestival
Photos par Muntz Termunch
2 commentaires
Juste une petite remarque (de taille): Eliane Elias, votre “blonde américaine” en fait elle une pianiste brésilienne née à Sao Paulo. D’ailleurs il n’y a que les bronzés qui s’extasient quand ils voient une “blonde américaine”…




PLAY BLESSURES
Et comme tout bon fétichiste qui se respecte, nous avons remarqué ses manches en satin…
un accésoire qui va se rendre indispensable.