Le problème des artistes sujets au culte, dans leur grand ensemble, tient au fait qu’à la fin (de leurs vies, ou du morceau) on ne sait plus vraiment qui doit être jugé, sur l’autel du bon goût. Qui, sur l’échafaud de la postérité, devra être sanctifié? L’artiste, le public, le journaliste, ou simplement la musique? Près de quarante ans après ses débuts, Gérard Manset sort un dix-neuvième album. La stratégie de l’invisible à son apogée, les médias s’emparent de l’indicible, du retour d’un grand artiste avec “un album à écouter en boucle” (Télérama, NDR). Les oiseaux braillent, le bateau s’enfonce, et Manitoba ne répond plus. Manset non plus.
ManitobaTout ceci pour dire qu’un consensus bien-pensant admet l’idée que Manset, dieu des non-voyants (l’auteur d’Il voyage en solitaire disparaît définitivement de la scène médiatique en 1975) reste avec Bashung l’un des derniers vieux lions de ce qu’on appelait jadis la variété des auteurs. En 2008, à lire les critiques dithyrambiques, impossible de distinguer la part de fantasme du réel. De l’art ou cochon? Manset ne donne aucune clef, autrement que dans sa musique. Un certain point de vue qui exerce depuis quatre décennies un règne sans partage sur les notions de discrétion, incompréhension et retrait monacal. N’être jugé que sur son oeuvre, délaisser l’humain, admettre ses failles. Manset, Guy Debord de la musique, n’en finit pas d’exciter les plumitifs.
Et Manitoba ne répond plus, qui déboule 6 mois après Bleu Pétrole, le petit dernier de Bashung qui comprenait déjà trois titres de Manset. Qu’en dire, finalement, de ce dix-neuvième album, une fois mis de coté La mort d’Orion, Animal on est mal ou plus récemment Le langage oublié (il est marrant de mettre en relief Le langage oublié et Manitoba ne répond plus, oeuvres finalement dédiées au mutisme, NDR)? Le refus de la modernité, pour commencer. Comme un légo, ai-je envie de dire, et son envie de gospel faussement fraternisant en introduction. Le retour, forcément, d’une voix. D’une plainte en continu, qui dirait presque “arrêter de m’aimer, laissez l’être reposer en paix”. Le refus du contemporain suit son cours sur les dix titres de Manitoba, qui sans hâte s’enchaînent avec le seul parti-pris d’échapper au temps. Ce sont Dans un jardin que je sais, oscillant entre les guitares courtes de Lou Reed et le piano de Sheller (que Manset enregistre dans son studio, milieu des 70′, NDR).
manset56Comme tous les journalistes, j’ai vérifié sur Google où se trouvait Manitoba, sur la carte. Et puis j’ai renoncé; car Manitoba n’existe pas (A l’exception peut-être d‘O Amazonie, dégoulinante de piano et d’aiguës trémolos). Si les trois premiers titres se révèlent difficiles d’accès pour les jeunes de moins de quarante ans (eh eh), Aux fontaines j’ai bu ramène une éclaircie qu’on n’espérait même plu, à ce stade. Mais Manset se fout des convenances (j’exerce comme tous les journalistes une propension à faire semblant de connaitre Manset, m’appropriant ses idées, les relayant. “Comment va Manset? Il t’embrasse”, genre). Car il y a d’énormes fautes de goût sur cet album, dans les productions de certains titres (Quand une femme et ses synthés plaqués sur arrangements classiques) accolés à de petites merveilles (Genre humain, sans datation carbone possible, très proche de Bleu pétrole) et d’autres plus éloignées, encore, pour clôturer l’appel à l’aide. C’est Dans mon berceau j’entends, une pièce maîtresse placée en final qui souligne à l’Eye-liner les possibilités de composition encore grandes du vieux Manset démodé.
Démodé, parce que sans âge. Et vieux, Manset l’a toujours été. Encore une fois, la presse aura mis près de 40 ans pour le comprendre.
Gérard Manset // Manitoba ne répond plus // Capitol
8 commentaires
Après un article sur Pink Floyd qui m’a laissé un peu perplexe, un autre qui m’annonce l’arrivée d’un nouveau Manset! Au Québec (Canada) Manset est mal (pas) distribué. C’est toujours par accident qu’on apprend de ses nouvelles. Merci à toi. Je me procure la gallette, je l’écoute et je te reviens. En passant, le Manitoba c’est une province du Canada…
Et toujours en passant, “Le Manitoba ne répond plus” est le titre exact d’un album de Hergé, racontant les aventures de Jo Zette et Jocko…
Le Manitoba est une province du Canada (wikipedia est votre ami). D’énormes fautes de gout. Vous n’en citez qu’une, que je confirme. C’est le point faible à mon avis. Mais il y a de telles perles dans ce disque. “Le pays de la liberté” est vraiment formidable. En fait je me régale à chaque nouveau disque de Manset.
Toujours du bonheur les chansons de Manset. Je suis accro depuis plusieurs dizaines d’années. Ca nous change de la médiocrié qu’on veut nous faire aimer à la radio ou ailleurs. Bravo Monsieur Manset et restez comme vous etes.
salut,
ok, moi arno, vieil auditeur de manset je suis bien d accord avec toi : 5 ou 6 belles chansons comme on en attend de lui et puis le reste bafouille comme si il avait raclé les tiroirs. m’enfin respect mon vieux gérard meme si a ce prix la (héhé) je prefere avoir que 6 chansons.
Bonjour,
Je ne suis pas journaliste mais je confirme que Manitoba existe ;). Quant au titre de l’ouvrage de Hergé, c’est “Manitoba ne répond plus” sans “le” devant. Nuance.
Je suis une retardataire car j’ai découvert ce nouvel album il y a quelques semaines seulement. J’ai envie de dire que votre article joue entre la figue et le raisin et que vos petits coups de canif sont injustifiés. Bien sûr, on ne peut pas aimer tout de tout le monde tout le temps et si chacun peut s’exprimer, encore faut-il avoir réellement quelque chose à dire, c’est ce qu’il me semble en tout cas !
Il est vrai que je me sens une gémellité avec Gérard Manset, donc difficile pour moi d’adhérer aux critiques que vous émettez, question de sensibilité. Manifestement, nous n’avons pas la même. C’est la vie !
Ce nouveau message mansétien est un cri de la peau, de l’âme et du coeur d’un homme qui a mal. Ses yeux ont vu et pleuré sur ce que d’autres ne peuvent appréhender. La mécanique du souciant est complexe…
Je suis à chaque fois sidéré de la pauvreté de la critique “musicale” quand il s’agit d’un disque de Manset. On en fini pas de gloser sur la personalité mystérieuse et inhabituelle d’un chanteur qui serait mal adapté au show-biz, et on en oublie toujours d’évoquer l’exceptionnelle écriture aussi bien harmonique que littéraire. C’est vrai qu’il y a tant de bizarreries qui peuvent sembler vieillotes comme “…dans la glaise, j’ai façonné son corps…” ou “Dans un jardin que je sais,…” un peu brelien dans la grammaire, mais si l’on entend bien ce texte fait plutôt écho à Baudelaire et Verlaine. Il nous transpose en leur temps. Non pas le 19ème siècle, mais bien le temps poétique. Car c’est évidemment de cela qu’il est toujours question avec Manset, de transposition. Un ailleurs, d’espace (l’Asie, l’Amazonie,les lointains multiples…) ou de temps (Pavillon sous la neige, La Voie royale, etc…) qu’il rend accessible à nos imaginaires romannesques.
La diversité de ces atmosphères est aussi répétitive que lancinante mais crée par là aussi une richesse particulière; un monde toujours reconnaissable malgré son impalpable réalité. Un regard sur l’état du monde et sa dramatique influence sur l’humain. Dominiq




PLAY BLESSURES
On est d’accord. Sauf que Manset des clefs en donne. Suffit de prendre le temps de l’interviewer