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GRIZZLY BEAR EP Friends

Les intermittences du cœur Samedi 10 novembre – Légèrement euphorique Le cru 2007 est des plus fades, aucun doute. Mais est-ce une raison pour se pinter la gueule dès le (...) suite

Les intermittences du cœur

Samedi 10 novembre – Légèrement euphorique

Le cru 2007 est des plus fades, aucun doute. Mais est-ce une raison pour se pinter la gueule dès le matin à grands coups de cocktail « fin de siècle », un tiers lassitude, un tiers rage, un tiers nostalgie ? Allons… On peut encore s ‘en tailler une petite tranche, vivre quelques bons moments, en accord avec ce que l’on a appris et ce que l’on espère, arrachés au torrent quotidien de « comm’ » et de « messages ». Des instants où l’expression « Développement durable » n’est que du patois de publicitaire et pas un nouveau testament.

Aujourd’hui, par exemple, je ne pense ni à développer, ni à durer ; je marche à Paris (rue Sainte-Marthe, Belleville) avec un sourire un peu niais, Friends, le dernier EP de Grizzly Bear, en poche. Je viens de l’acheter quelques minutes plus tôt chez un disquaire.

Dans la boutique, une mécanique de salon mondain s’est enclenchée : entrer en quidam, s’habituer au clair-obscur, saluer les pochettes que l’on possède déjà comme autant de vieilles connaissances, aviser les nouvelles têtes sorties récemment, puis fondre sur un groupe qui attire l’attention (le bac de la lettre G). On peut encore s’offrir, pour quelques années, ce genre de moment ; savourons.

- Il est bien le Grizzly Bear ?
- Oui.

Ce sont des yeux qui répondent : bleus, pupilles carillonnantes comme la surface d’un lac, iris francs. Notre hôte. Ces yeux pourraient éclairer pas mal d’autres visages, comme un gisement de pétrole fait tourner plusieurs usines. Je suis sûr qu’à l’étage, des faces lisses, aux paupières cousues, se contentent de voir à travers les yeux de cette fille, connectées en wi-fi pou recevoir les images qu’elle transmet.

Ces créatures doivent m’observer marchant dans la rue, avec mon sourire bête et une possible bombe art-folk en poche.
- Il a l’air content, lui. Je n’en crois pas ses yeux, remarque l’un des mutants sans regard.
- Oui, mais quand va-t-il se mettre à parler du disque ? répond son voisin, sans yeux mais lucide.

Dimanche 11 novembre - Blagueur

Alors, c’est l’histoire de Neil Young, My Bloody Valentine, Pavement et Al Jardine qui partent à la campagne pour restaurer une petite chapelle. A un moment, Al Jardine dit à Neil Young : « Tiens-toi au pinceau, je retire l’échelle ». Et là, c’est l’équivalent des voûtes de Notre Dame et de Saint-Sulpice réunis qui leur tombent sur la gueule. Stephen Malkmus sort la tête des décombres et dit ; « Putain, ça sonnait… ». Alors, Kevin Shields débarque et balance : « On la refait ! ». Voilà, pour donner une idée du premier titre Alligator, en « Choir version ». Hardchoir version ? Rires enregistrés.

Lundi 12 novembre – Aux anges, frétillant.

C’est en plage 3 que se tapit l’épiphanie de la semaine : Little brother (electric). Une intro qui évoque le Led Zep de Physical graffiti suivi d’une opération du saint-esprit en duplex de Cana, Galilée. Le Perrier devient pinard, le Pétrus coule du robinet.
Grizzly Bear démarre sur un tempo lent, prise live : on entend toute la salle vibrer, les guitares ricocher contre les murs et le plafond haut. L’ensemble flotte assez mystérieusement, s’agite doucement comme une houle et l’on devine, après plusieurs faux départ, que la grosse vague nous guette. Pas manqué : final électrique, rugissant et tsunamiesque.
- Un homme à la mer !
Le machin quasi-acoustique qui vient ensuite fait office de canot de sauvetage. Il ne ressemble à rien mais nous ramène sain et sauf avec une seule idée en tête : attendre la vague, recommencer.

Mardi 13 novembre – Cristallisé

Little brother (electric), plusieurs fois de suite. C’est Grizzly Bear au sommet, folk non identifié, comme si des bouseux jouaient Heroes, du niveau d’On a neck, on a spit, sur l’album Yellow house. Deep blue sea, démo crasseuse très Elliott Smith country (Townes Van Zandt pour faire sérieux) remplit aussi parfaitement son contrat.

Mercredi 14 novembre – Distant et dubitatif

L’intention derrière ce Friends est… disons, « conviviale ». Le groupe veut célébrer une fin de tournée et assemble donc ses titres fétiches sur scène dans de nouvelles versions puis invitent des groupes amis, croisés sur la route (comme si les groupes actuels se parlaient lors des concerts, admettons…) pour des reprises de Grizzly Bear. Ca donne l’occasion à CSS d’avoir un vrai morceau (et encore…) et à Band of horses de faire un beau numéro Byrds roots. (Mémo : creuser la piste Band of horses, prétexte pour retourner chez le disquaire).

Au bout du compte, toute cette amitié et ces bonnes ondes ne font pas un album, plutôt un genre de compil gaulée comme une grand-mère picarde. Dans le même temps, les Grizzly Bear sont souvent très chiants et pontifiants sur la durée d’un « vrai » album. Alors, ce disque n’est-il pas la meilleure façon de les écouter ? En plus, il ravive la flamme : on repart direct vers les versions d’origine de l’album Yellow house. Oui, mais dans ce cas, que vaut réellement un groupe qui ne réussit jamais vraiment son coup ? Le cœur balance. Mauvais, ça.

Jeudi 15 novembre – Exaspéré

Ils sont tout de même casse-couilles ! De vrais tue-l’amour ! Ca me démange de l’écrire depuis le début du papier. Ces voix geignardes, ces petits interludes arty «on-ne-se-contente-pas-de-faire-du-folk-on-s’inscrit-dans-une-forme-pour… » Il y a du Gus Van Sant chez ces types : de la frime sans la flambe, de la justification à tous les étages. On les voit d’ici donner rendez-vous à des amis graphistes ou vidéastes pour découvrir des « installations ». Et le petit groupe s’éloigne, les bonnets péruviens volètent dans l’air new-yorkais.

Une paire de basket vintage s’arrêtent soudain, elle a une idée :
- Et après, un restau végétarien, ça vous dit ?
- Cool, rétorque une veste de survêtement 1982.
- Zob, tranche Syd Charlus.

C’est comme cette reprise des Crystals (He hits me) : elle sent l’alibi. Impossible d’approcher le chef d’œuvre d’origine, bien sûr. Alors, pourquoi ? Pour faire les malins, pour citer, pour surprendre. Désolé, les gars, le grand disque de folk tordu a été sorti deux mois plus tôt par Thurston Moore en solo. Indiscutable.

Je connais une bande de cinglés qui dresse sans cesse la liste des groupes que l’on adore détester, que l’on déteste adorer, ceux que l’on ne peut pas s’empêcher d’écouter mais dont on voit les défauts et les tours de passe-passe. Ma tête de liste dans ce jeu, c’est Procol Harum. Evidemment, ils sont grossiers, éléphantesques, ils chiquent aux dandys fin de siècle avec leur gueule de mécanos et quand ils veulent évoquer le luxe, ils parlent de draps de soie. Mais je ne peux pas m’empêcher de les aimer. Grizzly Bear doit bien venir en deuxième. Grizzly Bear, Procol indie qui fait au folk ce que le bon Gary Brooker réservait au classique ? Ca chauffe.

Jeudi 16 novembre – Haineux, railleur, bileux

Le disque est rangé. J’ai bifurqué vers Brian Eno (Here come the warm jets et Another green world). En matière d’expérimentation, de longueur d’avance, de rapport « tradition-modernité » et tout le toutim… ils peuvent s’accrocher, les nounours.

Vendredi 17 novembre – Point de non-retour

Extrait d’un mail envoyé ce jour.
« Cher Bester Langs,
j’avais promis de m’atteler à l’écoute de Grizzly Bear pour la future édition de Gonzai. J’ai fait fausse route avec ce groupe. Vois-tu, je te propose plutôt une longue analyse des trois premiers albums solo de Brian Eno. Je sais qu’il n’y a aucune actualité le justififant mais après tout… connaissant ton ouverture d’esprit légendaire, ta maestria de rédacteur en chef, je suis sûr que tu verras tout l’intérêt de ce changement de programme.
Par ailleurs, je suis désolé d’avoir décrit Michel Polnareff sous les traits d’ « un caniche avec un groin ». Peux-tu retirer ta plainte ? Je suis prêt à signer des excuses publiques mais, par pitié, annulons cet article sur Grizzly Bear. Bien à toi,
Syd Charlus »

Samedi 18 novembre – Rabibochage

On s’emballe vite et puis on regrette. Ce soir, Friends est revenu sur la platine, comme une ex rencontrée par hasard. Alligator, Plans de Band of horses, Deep blue sea et surtout ce Little brother écouté encore cinq ou six fois de suite… la poignée de pépites est là dans une époque au tamis pourtant bien élargi, conçu pour ne rien retenir et laisser couler. Cinq titres plutôt costauds dont un chef d’œuvre, plus deux yeux d’anthologie… pas si mal, tout de même. Rien ne vaut le bilan chiffré pour garder la tête froide. J’écouterais le prochain « vrai » album, je l’attends déjà. Friends est là pour faire patienter.

www.grizzly-bear.net
www.myspace.com/grizzlybear

Un commentaire

La plainte suit son cours. Et c’est pas cet article génial qui y changera quelque chose.

Commentaire par Bester Langs, le Lundi 19 novembre 2007 à 12:52

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