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MARVIN HAGLER Éloge du Merveilleux

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« Du… sport ?! Dans Gonzaï ? Mais on se fout de qui ? » Avant de résilier votre abonnement gratuit pour un truc qui ne se reçoit même pas et que vous venez chercher tout seul, écoutez l’histoire de Marvin Hagler, « comment il vécut, comment il est… » Hagler ne chante pas, ne joue de rien, n’écrit jamais et n’est même pas mort. Mais Marvin Hagler a fait beaucoup plus que tout cela. Gonzaï imprime la légende.

Dans les années 1970, alors qu’il n’est encore qu’un boxeur amateur, Marvin Hagler signe ses rares autographes « Marvelous Marvin ». Dix ans plus tard, les abdos cerclés d’or par la ceinture des poids-moyens, il devient, sur son passeport et aux yeux du monde, Marvelous Marvin Hagler. Les fils à papa cherchent à se faire un prénom, les ambitieux un nom, Hagler cognera la terre entière pour inscrire son surnom dans l’état-civil.

Marvelous, donc – « je peux t’appeler Merveilleux ? » devaient demander les call-girls, après les rounds - est un classique.

M. HaglerIl réécrit Iceberg Slim, Chester Himes, Balzac et Rocky à sa façon. Evidemment, Marvelous – « ça marche aussi pour une fille, comme René mais en moins vu »- passe son adolescence dans le trou de balle de la planète, Brockton, banlieue de Boston. Bien sûr, il vient d’une famille de 5 enfants élevés par une mère célibataire et, pas d’inquiétude, il a bien commencé à travailler comme manœuvre dès l’âge de 13 ans… Tout y est, faîtes le compte. C’est le temps des combats amateurs, bave aux lèvres et crâne déjà lisse. Hagler se fraie un chemin vers le circuit pro ; les adversaires tombent comme des troncs d’arbres sur le passage de ce bûcheron black. Seulement, ça ne suffit pas, rien à faire. Il ne parvient pas à Carlos Monzon, il arrache péniblement un match nul lors d’un combat décisif… Que lui manque-t-il ? Simplement des circonstances exceptionnelles, un ressort dramatique : on ne se baptise pas Marvelous pour rien.

Quand Hagler combat enfin pour le titre, c’est en Angleterre, face à Allan Minter, un cockney militant du National Front, décidé à casser du nègre.

Je ne vois aucune image de la raclée à venir mais c’est pourtant avec ce match que je deviens un « Marvelous fan ».

Mon père a pris un aller-retour « Lyon-Londres » pour assister au sacre de Wembley et raconte dès le parking de l’aéroport. En trois rounds, Hagler démolit Minter, c’est-à-dire qu’il lui abîme la gueule, lui décroche les joues, lui ouvre minutieusement les sourcils comme deux petites fermetures éclairs. Pas de KO. Non, c’est le « coin » de l’Anglais qui jette l’éponge, contraint d’abandonner, prié de la boucler en léchant ses plaies. Dans la salle, les Skinheads furieux  balancent tout ce qu’ils trouvent sur le ring et Hagler doit sortir caché sous son peignoir. Crâne rasé contre crânes rasés, la victoire de l’homme seul contre le pluriel déchaîné, ce n’est tout de même pas tous les jours.
Dans les vestiaires,  il fait passer ce mot aux organisateurs du combat : « s’ils viennent deux par deux sur le ring, je suis d’accord pour m’expliquer avec toute la salle. »
C’est fait : Hagler est champion du monde. Les chambres d’hôtels s’agrandissent, les moquettes s’épaississent, les jambes des filles s’allongent et les journalistes lui donnent du Marvelous sans se faire prier. Plus aucun adversaire ne semble capable de tenir plus de 6 rounds. Et le style Hagler devient identifiable pour le premier blanc bec venu.

D’abord, il y a une astuce, un « truc » comme tout bon magicien de Vegas : Hagler est droitier mais garde à gauche sur le ring. Ensuite, c’est un rythme, un sautillement énergique, le plus souvent vers l’avant, parfois sur le côté. Surtout, la rythmique Hagler s’exécute dans le strict respect du métronome. De nombreux boxeurs aiment saccader, accélérer puis ralentir la machine en passant les gants autour du cou. Marvelous, lui, boxe constamment. Il s’explique avec clarté et sans faiblir. Les gestes s’enchaînent en toute logique. Intervertir tel crochet avec tel uppercut ? Et pourquoi pas commencer par l’antithèse. Au ralenti, tout devient limpide, géométrique, comme ces partitions qui émeuvent autant à l’écrit qu’à l’écoute. Derrière l’échange de coups, les cris du public, les néons de Vegas, les paupières enflées, derrière tout ce bordel, Marvin Hagler décèle - et impose - un ordre des choses.
En dehors du ring en revanche, le cirque reprend ses droits. Marvin porte le smoking et le nœud papillon, les produits dérivés pointent leur nez. Comment résister à Simply Marvelous, son parfum qui fleure bon le vestiaire et le cuir neuf des limousines ? (Toujours en vente sur internet. Viril, poivré, idéal pour sortir au Cercle Pan et faire enfin « pan ! » dans le cercle.)

Hagler gagneDeux combats font du Merveilleux une légende intouchable. D’abord en 1985, au Caesar Palace, face à Thomas « the hitman, the motor city cobra » Hearns. Avant la moindre pesée, l’Amérique réclame du sang : l’affrontement est baptisé “the war” dans tous les medias. Ils veulent la guerre, ils l’auront. Vegas est en surchauffe mais aussi New-York, Hambourg, Paris et le salon familial à Saint-Etienne. Le Caesar Palace, c’est un peu loin, pas de billet d’avions cette fois. Pas de direct, non plus, on a soigneusement évité d’écouter le résultat avant d’enclencher la VHS. Mon père boit du Chivas. Le tintement des glaçons, le volume inhabituellement fort du poste de télévision, les sandwichs servis sur la table basse et le regard affligé des femmes de la maison… pas de doute, c’est fête.
Le premier round… l’incipit de la Recherche du temps perdu, Help, Rio Bravo, Schubert. Un moment sans précédent, venu d’une région de l’Homme encore insoupçonnée. Deux minutes qui font bouger les plaques pour créer un avant vieillot et un après si différent, moderne. Les deux types rendent tous les coups, de plus en plus fort, la bonne vieille théorie du Cheval vapeur, la puissance brute. Hagler paraît même surpris par le début du combat, sa lutte classique y perd son latin ; « ça ne se fait pas, pas comme ça » semble-t-il dire, sans oublier de cogner sec et plus vite qu’à l’accoutumée. On s’adapte, tout Merveilleux qu’on est. Cloche, fin du round, standing ovation. On jurerait une fin de combat. Le public hurle debout sur les siège du Caesar Palace. Dans les salles de jeux attenantes, les roulettes sont immobiles et les flambeurs massés devant les postes de télé. On raconte même que le Sand se branche sur l’événement, oubliant les saines lois de la concurrence.

Près de Saint-Etienne, le Chivas coule sous l’œil critique des sœurs et de la maîtresse de maison. Je suis debout en chaussettes sur une sorte de pouf de velours. « Marevelousse va l’achever, ce ne sera pas long. Tu paries 50 balles ? » Mon père aime parier sur l’issue des combats, c’est plus fort que lui, ça fait partie du folklore comme la cloche et les filles annonçant les rounds en maillot de bain. Je préfèrerais m’arracher un œil avec une pince à escargot que de placer du pognon contre Hagler mais je n’affiche pas sa confiance. A l’adolescence, on est encore capable de trembler pour ses héros. En plus, Marvin est salement coupé (« Hagler is touched, Hagler is touched ! »). Premier coup du round suivant, Hagler allonge son bras, royal et touche. « Tu vas perdre 50 balles ». Je n’ai même pas parié mais il a raison ; ce coup limpide dit toute la suite : Marvelous étend Hearns au troisième round.

L’autre affrontement mythique provoquera l’exil. En 1987, il monte sur le ring face au revenant Sugar Ray Leonard. La planète crie « Au fou ! ». Le salon stéphanois est confiant : personne ne peut battre Hagler, encore moins un presque retraité avec un œil fragile. Le vieux roublard tiendra pourtant le coup jusqu’au bout, évitant l’affrontement, dansant autour du crane rasé. Il s’amuse à faire des moulinets de dessin animé avec son poing, comme Popeye. « Fight like a man ! », gueule Marvelous sur le ring. A la fin du combat, Sugar Ray est donné gagnant par les juges.

C’est la victoire du malin sur le styliste, de l’opportuniste sur l’homme de conviction.

Un peu dégueulasse, quand même. Leonard lui-même, juste avant le verdict, félicite – et au micro !- Hagler, qu’il croit gagnant ! Et par la suite, les ordinateurs prouveront que Marvelous avait porté plus de coups… Des arguments de fans pour repousser de quelques minutes l’évidente leçon : « Mais non, ce n’est pas dégueulasse ! Il a fait ce qu’il fallait pour gagner et c’est comme ça que ça marche ! Point final, » dit-il en rangeant la bouteille de Chivas. Ca mettra du temps à rentrer dans le crâne.
Hagler connaît la vie et n’a pas franchement besoin d’un cours de rattrapage sur l’absurdité du monde. N’empêche, il ne s’en remet pas de cette défaite aux points. Quelques mois plus tard, il annonce son retrait de la boxe pour se consacrer au cinéma. En Italie. Quelle idée ! Pourquoi pas Hollywood qui n’est qu’à quelques heures d’avion ? Le cinéma italien est déjà refroidi et pour de bon. Mais non, ce sera Cinecitta.
Aujourd’hui, le mythe lui donne raison : Warner Bros ou Paramount en auraient fait un Hulk Hogan voire un Chuck Norris dans le meilleur des cas. Et quoi de plus classe que cet exil européen ? Comment ne pas imaginer Hagler en costume de lin, plaisantant avec les vieux Romains, demandant si on peut allonger l’espresso ? « Il cogne le café ici. Plus fort que Sugar Ray en tout cas ! » A moins qu’il ait choisi de s’isoler dans une Chartreuse ? Cette version me plait bien aussi.

Epilogue

La rose quelque chose, La rose je ne sais plus quoi… Dans les années 90, à Saint-Etienne, ce bar était le seul moyen d’échapper à la nuit à tiroirs : boîtes pour jeunes bourgeois, pour vieux bourgeois, boîtes pour arabes… vers trois heures du matin, tout le monde tombait d’accord pour La rose truc, sa salle rustique comme une auberge et son comptoir tout en miroir pour faire « club ». La carte était à l’avenant : croque monsieur et soupe à l’oignon possibles mais il suffisait de demander une « nouvelle serviette, s’il vous plait Michèle » pour que l’une des serveuses vous l’apporte et vous branle avec. Après, je veux bien que l’on parle du dynamisme des régions…
Un soir, je tombe nez-à-nez avec l’oncle Raoul. Chauve, maigre et mou comme un pantin de feutre, l’œil éternellement moite de l’alcoolique, Raoul est depuis longtemps le centre des conversations à voix basses de la famille. Il paraît sincèrement heureux de me trouver là, m’embrasse. Pas d’odeur d’éther comme dimanche dernier à la maison. Sans doute ai-je l’air surpris de le voir car, à plusieurs reprises, il fait mine de se coudre les lèvres avec une aiguille et termine sa couture par un clin d’oeil. Je ne m’inquiète pourtant pas : le pêcheur se tait, c’est le pèlerin qui parle à confesse.

Peu après, Raoul se lève brusquement et se met à sautiller autour de sa table.

« Tu me reconnais ? Le jeu de jambes, le crâne chauve, hein ? C’est moi Marvin Hagler, Marvin Marvelous Hagler ! Le dernier des champions ! »

La fille assise à ses côtés éclate de rire. Direct, esquive puis uppercut dans le vide, Raoul se rassoit et passe sa serviette autour du cou.

Cinq ou six ans plus tard, alors qu’il valide son tiercé dans un bar de Saint-Brieuc, Bretagne, sa main échappe le verre de Ricard et sa tête part en arrière. One, two, three, four… and ten ! Raoul est compté. Ce qui n’est pas plus mal, si l’on en croit Marvelous Marvin Hagler, la même semaine, dans la Gazzetta dello sport : « un KO net et sans bavure, c’est mieux, ça ne se conteste pas. On ne le rumine pas tous les jours. Et on finit par l’oublier.»

7 commentaires

Du sport dans Gonzaï ! Cher Syd, on en veut encore, de cette réconciliation de l’encre et de la sueur, de Blondin (encore lui) dans l’Equipe ou dans les tribunes des stades possédés par le rugby.

Merci.

Commentaire par Formerly W. Goethe, le Lundi 19 janvier 2009 à 14:15

Oui encore lui. Blondin sera la référence 2009, on le sent venir hein ? Bon je vais travailler mon jeu de jambes

Commentaire par syd charlus, le Lundi 19 janvier 2009 à 22:24

Le mélange enfin! Sport et belle verve. Depuis Arthur Cravan, je n’avais pas eu l’occasion de voir ça. Merci Monsieur Syd.
Jeu de jambes, crochet et élégant hommage.

Commentaire par Bob D., le Lundi 19 janvier 2009 à 20:19

Il me semble que le mec qui hante ces pages, en haut à gauche, avec ses lunettes noires, sa calvitie et sa cigarette a rencontré Ali quelques fois, parler des Dolphins avec Nixon et s’est fait connaître mondialement pour sa couverture toute personnelle d’une course folle dans le désert du Nevada.

Le sport donne souvent de meilleurs textes que le rock, finalement. (donc ouais : encore !)

Commentaire par cerbère en plastique, le Lundi 19 janvier 2009 à 21:18

> Bob D. : Evidemment c’est moi qui remercie comme on dit au café ! Arthur Cravan ? Je rougis comme une rosière. Je pense à un autre papier, pas sur le ring mais du costaud tout de même.

> C’est sûr, les lettres et les gants ont effectué quelques rounds pas dégeu : Thompson, Himes, Hem… Et puis Blondin sur le cyclisme, indépassable comme le col du Lautaret.
Sinon, Ali m’a toujours paru trop spectaculaire (sur le ring surtout). Hagler a ce coté stylé, borné, peu d’esbrouffe qui le rend encore plus impressionnant. Il fait peur. Je usis d’accord, le rock parfois, on en voit le bout. Et puis ça revient.

Commentaire par syd charlus, le Lundi 19 janvier 2009 à 22:59

Images de Syd Charlus, en chaussette sur le pouf au milieu des années 80, puis se faisant apporter une nouvelle serviette par Michèle quelques années plus tard au pub la Rose et les Epines d’Ours (mon talent? J’ai la memoire des noms) … Tout ça m’évoque une haie d’aubépine et un salon qui sent l’iris.
La suite!
Est-ce que Syd s’éprend d’un dame du Faubourg? Est-ce qu’il observe les nuances du soleil couchant, découpant des figures sur les murs d’une chambre d’un hotel balnéaire de la côte normande?

Commentaire par requis, le Lundi 19 janvier 2009 à 19:44

Requis, vous l’avez deviné, il s’agit d’un texte à clé. Je vous conseille Syd Charlus et les signes. Mais, quoi de plus triste qu’un type qui n’a même pas un “Jean Santeuil” sous le pied, hein ?
Anyway, vous avez la mémoire des noms en effet et vous vous connaissez les bonnes adresses.

Commentaire par syd charlus, le Lundi 19 janvier 2009 à 12:20

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