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SK RECORDS Rencontre avec Nico Poisson

Je retrouvais sous une pile de couvertures mon contact Nico Poisson. Barricadé dans une ancienne fabrique chauffée au PPX. Barbu, mais pas hagard. Le regard animé.  J’avais été (...) suite

Je retrouvais sous une pile de couvertures mon contact Nico Poisson. Barricadé dans une ancienne fabrique chauffée au PPX. Barbu, mais pas hagard. Le regard animé.  J’avais été chargé par la corporation d’enquêter sur cet activiste aux affaires douteuses et troubles. Et vous savez quoi? Ce mec sortait des disques ! Pour le compte de SK records, label s’évertuant à forger le catalogue bariolé de la noise de sa ville, Lyon.

Des disques donc. De ceux, pressés dans de lointaines usines, de 12 à 30 cm, qui voyagent de par le monde au gré des distros, des mailorders, et des quelques boutiques encore debout. Mais pourquoi tant de hargne ?

Le rock’n’roll de Ned, les pompistes ubuesques de la noise tordue, le hardcore tendu de Bananas at the Audience, la noise brutale et ramassée de Doppler, la noise dance de Clara Clara, la noise torpide camisolée de Mary Poppers; Fred Frith en duo avec les instruments jouets de Toychestra, la noise festive à cordes frottées de Kabbu Ki Buddah,  des compiles débiles de variétés hardcore, du rock et des bruits bizarres, des compact disques, des 30 cm, des simples, des musicassettes, des séries de 25 cm à collectionner, des autocollants, des fanzines, pour  des gens en cuir, en anorak fluo, des crousti- punk, même des gens normaux, des soirées dans des lieux improbables pour la joie du DIY. Du Kafe Myzik soufflant sur les cendres du Pez-Ner jusqu’à Grrrnd Zero.  Pour un Lyon ni complètement anarcho-punk ni complètement hype, bizarrement super actif avec une surenchère de concert qui ne s’éteint toujours pas malgré la non pérennité de quasiment tout les lieux.

C’est vrai qu’a Lyon, il y a eu une scène rock, et des que le “dub” lyonnais ( Kali, Mei tei sho) a eu un peu d’échos dans la presse nationale, qu’elle est devenue fonctionnaire des smacs, Lyon est intégralement devenue une ville ELECTRO. Avec gros festoches, subventions de la ville, fermetures des clubs rock, interdiction de se promener en perfecto avec l’air bourru. Sous les pavés, la plage, rencontre avec Nico Poisson, de SK Record.

Parle nous des années 90, de ces spectres planant sur la ville, cette époque dont les vieux aux comptoirs parlent encore avec des trémolos dans la voix, the First Wave of Lugdunum Noise Rock : Condense, Bastard, Deity Guns, … Vous étiez dans l’esprit « Putain, on est les seuls à faire du rock » !

Nico Poisson (SK Rec.)

Ouais carrément.

Moi quand je débarque à Lyon, chais pas en 2000 quoi…  les premières affiches noir et blanc auxquelles  je fais gaffe, ça parle de Ned , Kings of noise, ou un truc comme ça. Bon j’écoutais Sonic Youth, Ulan Bator, mais je pensais pas qu’il se passait tant de trucs en France quoi…

Je pense que c’est pour tout le monde pareil. T’as jamais assez confiance en toi pour te dire qu’en bas de chez toi il se passe un truc auquel tu pourrais participer.  Encore aujourd’hui à Lyon, y a la moitié du public potentiel qui reste persuadé qu’il se passe rien (rires). Qui vit complètement frustré en rêvant de déménager à Berlin.  Mais ça c’est partout, on vit dans un pays ou il y a une frustration perpétuelle. Tout les pays d’Europe du sud, on a un gros problème d’identité, par rapport aux pays d’Europe du nord. Eux c’est leur moment, c’est leur ère, ils sont plus adaptés au monde d’aujourd’hui…

“Encore aujourd’hui à Lyon, y a la moitié du public potentiel qui reste persuadé qu’il se passe rien (rires). Qui vit complètement frustré en rêvant de déménager à Berlin”

Donc c’est pas plus dur physiquement de développer quelque chose ici, mais c’est juste qu’il y pas la confiance des gens quoi. Le gens s’en croient pas capable. Et putain cette porte qu’est jamais fermée, ça coûte cher le PPX quoi !

Bon, Lyon. Moi en découvrant Ned, je lis des trucs à propos de Bastard, Condense et Deity Guns…

Moi je faisais des bornes en stop pour aller voir Condense au fin fond de l’Ardèche et tout… J’allais à tout leur concert. Y a des gens qui parlent encore  du dernier concert de Deity Guns avec My Bloody Valentine au transbordeur. Y a des gens, ça a changé leur vie. Andrew notamment. (aka Duracell, ndlr) Moi j’ai vu le premier concert de Bastard avec Lee Ranaldo au local… Chuis allé par hasard au concert de Bastard, et puis quand j’ai découvert Condense, je les suivais partout. Ca me parlait quoi, ils s’adressaient à moi ! Ils me disaient : bouge ton cul, fais un truc ! J’allais voir tout les concerts où il y  avait marqué Silly Hornets, j’avais pas beaucoup de thunes, je devais trouver les cinquante balles toutes les deux / trois semaines. C’était pas Internet, c’était à deux arrêts de métro de chez moi, on en parlait entre nous, on avait monté un petit gang. On allait voir tout et n’importe quoi. C’est là qu’a grandit l’idée. C’est ça qui a changé ma vie pour devenir une meilleure personne…. Et ça s’est passé en bas de chez moi ! Donc ça veut dire aussi beaucoup de défendre cet endroit. C’est nous qui avons le pouvoir de faire que ce soit classe…

Par rapport à cette dimension locale…  on pourrait avoir avec Myspace un fantasme de communication plus fluide, plus rapide, qui remplacerait le fanzine papier et les cassettes qui voyageaient, parfois à travers le monde,  mais on a l’impression qu’on est dans une parodie de ça, aujourd’hui. Comme si on avait récupéré cette imagerie, affiche noir et blanc, tracts,  communautés, mais que les choses ne se passaient pas de la même manière.

olivier-pene-roadie-extraordianaireMais c’est pour ça que je compte vachement sur les suivants, les gens qui seront adaptés a la communication d’aujourd’hui, pour faire que ça rayonne à nouveau quoi. Moi malheureusement j’en suis incapable. Je suis incapable de traîner plus d’un quart d’heure sur Myspace quoi ! Ca m’agace ! Même sur mon propre Myspace. Ca me rend fou, ça rame c’est infernal,  toutes les pubs, c’est moche, la musique qui démarre inopinément… C’est n’importe quoi comment ça marche ! C’est comme si tu consultait tes mails sur, euh, hotmail.com quoi ! Faut charger une page à chaque fois, engranger 60 cookies, c’est infernal, la qualité de la musique … Tout le monde me dit ‘tu fais gna gna gna’, mais c’est mon droit merde. C’est censé m’aider mais ça me chier ! Et c’est mon droit inaliénable de trouver ça moche. Je taille, chuis dessus je sais, mais j’ai le droit. Ca me fait chier mais c’est comme ça.

Les gens passent vachement de temps dessus aussi. « La musique » c’est un truc qu’est en train de changer, on est saturé de musique de partout mais y a vachement moins de monde aux concerts…

L’offre musicale actuelle ben, c’est pas bien. Ca communique rien, ça parle pas aux gens quoi ! Ca fait vraiment vieux con, mais le discours c’est juste : éclatez vous.

Ce qui en soi n’est pas si …

Ouais mais c’est : éclatez vous, admirez moi. Trouvez moi awesome… J’espère que c’est une sorte de tâtonnement vers une nouvelle façon de créer et de diffuser la musique. Une charnière. Peut être qu’il y aura un mode totalement différent d’écouter et de voir la musique. Mais la qualité de l’offre musicale à changé depuis Myspace et autre, et elle est moins bonne car elle est finalement très perméable à la hype. Y a tellement de groupes, tellement peu de sélection… tout le monde peut…

Se prendre pour un artiste ?

Ouais évidemment, mais bon ça c’est quelque chose que je vais pas critiquer, y a plein de gens qui vont passer leur guitare acoustique dans garage band et faire un myspace, et ça c’est plutôt fun, que les gens aient envie de faire de la musique.  Mais ce qui a changé c’est la quantité, et du coup la sélection naturelle du plus médiatiquement euh, adaptée.

Faut être un pro de la communication et derrière, la musique ne suit pas ?

Pas forcément pro, mais adapté à la tendance.  Y a des gens qui ne sont pas des hypeux putassiers, mais qui vont avoir la bonne attitude au bon moment, même si elle est sincère. Et en fait tu vas avoir des trucs dont tout le monde parle sur les blogs, et qui même s’ils ne sont pas connus, deviennent un truc de consommateur de musique d’aujourd’hui.

“Les gens ont envie d’entendre des trucs de plus en plus exigeant musicalement, mais en même temps de plus en plus creux.”

Parce que cette offre qui marche par buzz de blog, elle rend un truc complètement biaisé. Les groupes se conforment à une attitude actuelle, et même si ils ont du talent, ils ont comme substance… ben  du néant quoi !  Ce qu’ils disent au gens, je trouve ça vide, creux, et chuis sûr que dans un an ils existeront plus, ça se voit ça se ressent, j’en suis persuadé. On dirait que plus c’est vide, plus c’est nihiliste, plus ça fonctionne, parce que les gens ont envie d’entendre des trucs de plus en plus exigeant musicalement, mais en même temps de plus en plus creux.

Et Lightning bolt qui décolle ?

Je pense que c’est un bête de groupe indépendant comme il y en a toujours eu. Ils tournent partout,  ils sortent des disques, ils défendent une scène aussi. Parce qu’ils viennent ni de New-York ni de Los Angeles, il viennent d’un patelin un peu pourrave…. On y est allés voila a deux ans quand on était en tournée (avec NED),  franchement, Providence, Rhode Island, c’est vraiment un  patelin de merde quoi ! Leur label vient de la-bas, les Chinese Stars aussi… Et puis y a un truc irrationnel qui s’est passé. Un bouche à oreille vachement sincère. Y a un truc qui met tout le monde d’accord. J’hallucine comme tout le monde veut aller les voir ! Des gens qui sortent jamais, qu’en on rien a foutre de cette musique… Quand tu découvres ça, quand t’as l’oreille fraîche, ça te fait halluciner. Tant mieux. C’est plutôt une bonne surprise.

“Pour moi y a un truc en rapport avec le monde dans lequel on vit: la nécessité de rétablir le lien social. J’en ai assez que les gens que je côtoie, auxquels je croie et qui m’inspirent, rêvent de déménager à Berlin.”

Je trouve ça injuste envers tout ceux qui pensent pouvoir construire une communauté. Ici. J’ai envie de défendre ce regard qui est notre particularité. De le documenter. Y a un truc qui se passe ici, maintenant, et j’ai envie que ça inspire tout le monde. Pour qu’ils fassent pareil dans les villes moyennes qui vivent dans la frustration, qui ont un potentiel et qui finissent comme un pétard mouillé. Y’en a des centaines, y a des scènes géniales, mais c’est toujours la même histoire : Gènes, Leipzig , Leeds, toujours la deuxième ville. Où il se construit un truc.  Y a pas de hype, y a pas de journalistes. J’ai envie que le gens se disent que c’est possible, qu’il sont pas obligés de rêver de New-York.

Les disques que vous avez sorti sur SK, c’était toujours des histoires de personnes rencontrées, ou simplement à un concert «  putain, ce groupe est bon, on va faire un disque… »

Clara ClaraOn est pas un vrai un label dans le sens où on ne cherche pas des groupes à « signer ». On a pas un calendrier en se disant merde faut vite qu’on sorte un disque. Le fil rouge du catalogue, c’est des histoires humaines. C’est pas forcement la musique. C’est une famille musicale, une connivence… y a des groupes où à priori c’est pas ma tasse de thé au départ, mais je trouve ça représentatif, évident. Ca rentre dedans quoi. La famille elle va de Toychestra, super intimiste, à Doppler. C’est un état d’esprit. C’est subjectif, inexplicable, mais personne peut trouver ça incohérent.

Vous êtes peut-être les premiers (et les derniers) à appliquer cette espèce d’éthique punk pour de vrai. En vous laissant aller aux rencontres. La dimension locale et humaine. Parce que dans l’histoire de l’industrie de la musique et du disque, les gens ont toujours eut une préoccupation commerciale quoi. Il fallait rentrer de la caillasse, fallait que ça marche quoi !

Ou une préoccupation esthétique… Chais pas, Mute Records, ça a commencé comme SK. Quand ils ont sorti Warm Lethearette…

Ils ont marché malgré eux ? Au fond de leur tête y avait pas l’idée d’aller chercher le pognac ?

Ouais ben je vais pas juger la mentalité d’Daniel Miller. Ca doit être un requin (rires). Mais il a monté Mute dans sa chambre d’étudiant en 81, il a sorti Warm Leatherette sauf que quand tu sortais un 45 tours, tu le passais à quelques DJ et tu vendais 50000 disques quoi. Direct . Rien qu’a Londres. Donc c’est une autre époque. Et puis lui il pouvait se permettre de sortir le top de la qualité. Il entendait parler de Neubauten, il prenait l’avion, il allait voir. Il construisait un truc au top de la qualité de l’esthétique à laquelle il croyait. Bon moi c’est pas comme ça que je construis le truc. C’est plus communautaire. L’analogie avec Dischord est évidente. Même si nous on sort des disques de gens qui viennent de loin; pas de notre ville quoi (rires) On est pas aussi dogmatiques. Le plus important c’est de faire en sorte qu’il y ait un terreau propice. Ce qu’on a un peu perdu récemment. Quand on faisait Musique en Marge ( festival lyonnais décédé en 2004) on arrivait à convaincre les gens d’ailleurs qu’il se passait quelque chose à Lyon ! Pas purement la musique. C’est pas si génial que ça, ce qu’on fait ! C’est bien, les groupes qu’on sort ils sont super classes, ils me font vibrer. Mais c’est pas tellement la musique qui est si formidable que ça, c’est l’esprit.  Vient toujours un moment où le plus important c’est d’essayer de reconstruire cela plutot que de faire de la musique ou de sortir des disques.

En dehors des disques que vous vendez sur les concerts et par internet, quel retour vous avez du public par rapport au label?

Je pense que les gens s’en foutent de plus en plus du label en tant que tel. Autant que les groupes trouvent ça de plus en plus compliqué de travailler avec une maison de disques. Et de plus en plus inutile. Je trouve qu’il y a un désintérêt du public. Y a un amalgame entre les gens qui défendent la musique payante à tout prix  et les labels.

“Les gens pensent qu’on est complice de ce qu’on entend chez les journalistes du mouv’. Genre Défendez votre scène ! Achetez de la musique super cher!”

Les gens voient plus l’intérêt d’un label. Ils voient les connexions entre groupes sur les amis myspace. Un label ne tire plus de groupe vers le haut, c’est le contraire. Uniquement le contraire. Par contre il y a des labels qu’on continue à écouter pour leur façon de choisir un disque. Je pense notamment au label d’Archive Subrosa. C’est belge, ils font des field recordings, des trucs comme ça. Je trouve que SK c’est un peu le même esprit, l’idée de dire qu’on rassemble des trucs qui ont une cohérence, l’idée du catalogue. Bon moi je dois possédez, allez…les deux tiers du catalogue Dischord, facile, ben (rires), y a des trucs sacrement ringards, et pas écoutables aujourd’hui. Mais c’était nécessaire. Y a une notion d’archivage comme ça.

Et au niveau Lyonnais est-ce que t’as l’impression que…

Qu’il y des trucs ringards ? Ouais ! Grave ! Sur le le catalogue SK ? Grave ! (rires)

Non que t’a pas pu documenter… Si t’avais eu un peu plus de pognon…

J’aurais fait le double ! J’aurais fait Plod direct.

T’aurais fait Deborah Kant après un seul concert !

C’est sûr ! J’aurais fait des milliers de trucs. Y a aussi parfois des trucs qu’on a fait et qui était irrationnels. Des groupes qui ont existé six mois.. On a fait Dick in you brain !

Jamais l’idée de faire du cd-r ?

MarvinNon, j’ai pas eu envie de faire ça. Déjà je trouve ça moche, et puis j’ai envie d’avoir un truc plus professionnel. Pas envie de tirer les groupes vers le bas… bon je me retrouve déjà avec plein de trucs sur les bras…

T’as des stocks de disques chez toi, sous ton lit ?

Là, Nico de Sk records saute par dessus la table qui nous sépare, nous tombons à la renverse, et roulons sur le carrelage alors qu’il tente de m’énucléer à l’aide de sa sous-tasse Lavazza.

Et Clara Clara ?

Pour moi clara-clara ça à été super important, on sortait des cinq groupes habituels… C’était pas une période facile, ça descendait grave, ça tournait en rond. Et le fait que les Clara Clara soient super motivés… parce que ils sont plus jeunes que moi et ils avaient envie quoi ! Ils prenaient le train pour allez voir NED quand ils avaient 18 ans… C’était important qu’il y ait un renouvellement. Mais bon, je crois qu’aujourd’hui les fans de Clara Clara ils trouvent le skeud sur soulseek. Ils en ont rien a foutre d’avoir des disques, ça les fait chier quoi. Si ils achètent un skeud, c’est pour les soutenir, c’est pour leur faire plaisir, et de toute façon ça va finir sur leur Ipod quoi.  Après ils le jettent, ils le perdent ou il le donnent mais ça les fait chier d’avoir un disque. Y a encore un nombre de gens qui ont envie de donner de l’argent parce que ça leur fait plaisir  de soutenir la scène. Ils aiment le truc, ils larguent dix thunes pour acheter le disque, mais de toute façon ils l’ont déjà téléchargé quoi. Je pense que les gens qui achètent encore des skeud SK, le font parce qu’ils soutiennent. Quoi.

http://www.myspace.com/skrecordslyon
http://www.myspace.com/nedskrecords
http://www.myspace.com/personnenedanse
http://www.myspace.com/claraclaraband

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