Trouvé dans des décombres adolescents: une VHS. Sur l’étiquette raturée : “Wayne’s World 2″. Par dessus, à l’encre d’un marqueur noir, écriture manuscrite impérieuse : “Nirvana NPA”. Vestiges archéologiques de mes années d’apprentissage ?
Vérifions.
Pat SmearLe support magnétique est inexploitable en l’état. Il y a bien longtemps que j’ai balancé mon magnétoscope, avec ma désinvolture juvénile, dans la grande poubelle de l’existence. Youtube est la porte de salut d’une nostalgie que je ne peux réprimer plus longtemps. Clic. Clic.
Voila, Antoine de Caunes, pixellisé à mort, annonce le show bleu-nuit de Cobain et ses potes… c’est parti: Drain You…
Foutre Dieu ! Suis-je devenu si vite sénile que je ne sais plus compter jusqu’à trois ? En plus de Cobain, Grohl et Novoselic, tous cravatés, un quatrième gazier s’agite dans des gesticulations extatiques qui sonnent… plus punk… que grunge ?
Punk oui ! Un authentique punk : Pat Smear appelé en renfort, les bras tendus vers le sol, cambrure simiesque électrisée, griffe ses cordes de la main droite et les éclate contre les micros. Ça siffle, ça crache gras, dans tous les sens. Gros son punk, violence du tempo qui boucle le premier morceau en un temps record. Grandiose.
Les soubresauts magnifiques de Pat Smear m’ont porté, enthousiaste, toute cette foutue journée. Je me suis repassé les vidéos en loucedé pendant une réunion. Sans le son. Juste le putain de bordel de Pat Smear sur scène. Aucun de mes collègues affairés n’a compris mon sourire carnassier. Le souffle punk…
Je n’irai pas à la cafet’ à midi. Je m’enferme dans mon bureau pour grappiller quelques trucs sur ce guitariste qui répondit aux Red Hot Chili Peppers : “Si vous ne faites plus de funk, pas de problème, je remplace votre gratteux.” Quel cran ! Quelle classe !
Celle cultivée depuis l’époque de The Germs, power-quartet répondant en tous points à l’académisme punk : hargne rythmique préférée à une musicalité indigente, look nazifiant pour Darby Crash, mèches DebbieHarriesque sur le crâne Lorna Doom. Et des pseudonymes scabreux prompts à choquer le bourgeois : “Pat Smear” est un habile jeu de mot sur le terme qui désigne d’ordinaire, le test de dépistage du cancer de l’utérus…
Si l’aventure fut brève, les Germs ont infecté, tels une maladie infantile, les corps et les bands grunge. Ce genre de bacille qui laisse des séquelles, une poliomyélite qui contraint à ne rien jouer de plus que trois accords fiévreux.
Rewind. Play. Encore, encore la vidéo de NPA. Cette fois, je le tiens. Voila ce qui frappe dur : Smear vole la vedette à Cobain et ses acolytes déjà moribonds. C’est lui qui donne ce rythme infernal qui laisse sur le carreau l’apathie grunge. La fougue, l’injure, le cynisme militant de Nirvana n’est plus qu’un souvenir pieux. Cobain abandonne sa guitare…
Comprenons : Kurt a appelé Pat, comme on appelle le prêtre pour le viatique. Pour contempler une dernière fois l’Esprit-Saint immortel et mordre l’hostie. Avant de faire le grand saut. Boire de ce fluide punk qui l’avait fait naître. Laisser la disto punk originelle supplanter le fuzz grunge pour exalter la voix meurtrie, gueularde.
Encore excité, mais pensif, je me suis repassé ce soir, le MTV Unplugged, la Cène rock : le Christ blond rassemble ses disciples dans un décor de limbes violacées qui puent le pathétique. Je déteste ce concert : si insupportable de constater l’agonie de ceux qui furent des parangons de révolte, mes idoles.
Mais, encore une fois je voulais voir Pat.
Il tient son poste, droit dans ses chaussettes (sic), sans réprimer quelques accès de violence pour sa guitare acoustique. Assis en hauteur, il fume sa clope, balance indolemment ses jambes. Et applique cette rythmique dure, même aux guimauves dégoulinantes de violoncelle. On sent qu’il aimerait bondir et se disloquer frénétiquement, mais peut-on faire ça lors d’une veillée funèbre ? L’ingé-son mixe Pat un cran au-dessous des autres : pudeur malhonnête, foutue bondieuserie. Enculés de MTV !
Entre deux titres, Cobain se tourne vers Pat pour le présenter au public : “Pat Smear, he’s a certified punk rocker“. Et l’autre de se marrer humblement en tirant une taffe sur sa sèche.
Le grunge est mort, Kurt est mort. Un peu comme mes potes de lycée qui déchiraient leurs jeans pour emmerder le monde. Et qui sont tous, aujourd’hui, consultants chez Accenture, étriqués dans un costume 50% soie, 50% orgueil en acrylique, 100% renonciation.
Moi je suis sauvé, car j’ai vu la foudre et la juste fureur : Pat Smear et sa fervente fidélité punk. Il est l’incarnation de l’excellence rock au-delà des modes à la con et des mouvements de “révolte juvénile”.
Pat’s not dead, and will never die !
3 commentaires
“Cobain abandonne sa guitare…”
Pour info, son ampli a juste laché…
juste une question : quelle est la marque de la gratte de pat smear sur unplugged in NY




PLAY BLESSURES
J’aime bien son adresse mail aujourd’hui : uncle punker