Plusieurs jours que je n’avais plus que ça en tête. Radiohead aux arènes. La vengeance de tout ce qu’on avait pu dire contre In Rainbows allait avoir lieu. Et j’attendais déjà de voir le sang couler et d’entendre rouler les larmes sur les joues des repentants.
Pas de bol. Je suis peut-être le seul qui ai pleuré.
radiohead 2008De fait, on a trop bavé sur la méthode de vente du dernier album pour parler de sa musique. Et bon sang, cet album est bon. Ceux qui ont mis l’oreille sur le bonus disc le savent comme moi, les sessions 2007 étaient classées Cuvée Prestige. Propre, rond, imaginatif et dépouillé. Classe. Parfait pour les voyages, pour lire, dans un appartement confortable, ou faire l’amour langoureusement avec une femme qu’on connaît déjà. Voilà, c’est ça, un album confortable.
Du coup, l’exercice du live, je l’attendais. Ce passage délicat de 180 pistes douillettement mixées en un disque profond comme une moquette en laine vierge, à la performance de cinq instrumentistes crépitants et immédiats. Ce passage là, c’est une transmutation, l’œuvre au noir alchimique. La destruction créatrice. Le feu purgateur, qui réchauffe et cautérise.
A la place, mes oreilles ont saigné.
En passant entre les paluches du videur qui me tripote le portable dans la poche briquet, je suis presque rassuré de m’en être sorti sans remplir un questionnaire pour Les Amis de la Terre à qui Radiohead a filé les clés du tour-bus européen. Bon ok. En soi, The Big Ask, je suis pour. Mais je suis venu écouter de la musique. Pas faire de la politique. Et sauver le monde dépasse ma compétence et celle du billet (payé si cher, mais avec l’estampille W.A.S.T.E. dessus et non FNAC) que j’agite sous son nez.
Radiohead, Nimes 2008On m’indique le deuxième étage.
Horrible vérité : le premier est classé catégorie 1 ! Une première à Nîmes. Première aussi pour Radiohead. La crise du disque peut se rhabiller ; la crise du live se profile déjà. Montez vos prix, messieurs les organisateurs. Quand vous ne vendrez plus, les gentils Terra Firma ou Live Nation viendront vous donner un aimable coup de main.
Je pestais. Comment télécharge-t-on illégalement une tribune ? Mais bon je m’assois tout là-haut. Le temps passe (d’autant plus lentement que le DJ de l’arène n’a trouvé qu’un disque de castagnettes à passer, puis du reggae, idéal pour un public de Radiohead, aucune faute de goût) en même temps que le soleil. Pour se distraire, on aura droit au look retro kitch de Natasha Khan (fuseau violet, bottine haut talon, etc.) et de ses compères en combi noire et couverture de survie durant le set un peu mollasson et bien mal mis en valeur de Bat For Lashes. Le public baille. J’ai mal pour elle ; voilà ce qu’il coûte de passer avant Radiohead.
Car les gens ici ont du courir pour avoir leur place, éventrer le cochon et ex sanguer leur pouvoir d’achat. On va voir RH en concert, parce qu’on le peut. Peu importe l’album, les critiques. C’est de la ferveur. Une secte qui se donne à son gourou.
Le décor qu’on installe en a conscience : une rangée d’écrans surplombera le groupe, ajoutée à une seconde au ras du sol, pour des effets spéciaux. Et devant, une dizaine de tiges comme des fibres optiques, brandies comme des pieds de parasol, CACHENT LES ECRANS. Et dès l’intro de Reckoner, un mur de couleurs s’impose PAR-DESSUS la frise d’écrans où chaque membre du groupe, zoomé, s’active sur son instrument. Je contiens ma rage.
Le son n’est pas fameux mais sonoriser un tel endroit, c’est l’arrachage de cheveux garanti derrière la console, alors je leur donne du temps. Je suis ravi de constater que la voix de Thom York (m’avait laissé dubitatif sur l’état de ses cordes vocales lors de la précédente tournée) est aussi bonne qu’aux grands jours. Enfin si c’est bien Thom York. D’ici, je différencie à (grand) peine Jonny de Ed, c’est vous dire. Bon, je ne suis pas crétin non plus, le petit Greenwood c’est celui qui fait des pains à la guitare et se demande tout le temps de quoi il doit jouer maintenant.
Radio=HeadIdem avec l’immense O’Brien, qui passe son temps à changer d’instrument (percus, guitares n°1 à 17, fûts, pad de chez Korg et j’en passe) et dont les harmonies vocales se retrouvent noyées dans le vacarme ambiant (surtout les basses du désormais mal-entendant Colin et divers sons de synthèse indescriptibles et parasite. Bon sang, où est le travail de transcription studio->scène que j’évoquais tout à l’heure ?). Ainsi, ce qu’on voit le mieux quand on a abandonné l’idée de suivre les écrans, c’est le ballet des roadies. Vas-y que je te pousse un piano là, que je t’échange ta Telecaster avec une SG… Pour pas grand chose en fait puisque sur les morceaux les plus rock (comprenez, ceux où la guitare est jouée avec un médiator), tout sature et on ne distingue plus grand-chose. A commencer par la propriété de chaque larsen.
Alors, j’ai fini par réaliser à quoi j’avais vraiment affaire. A du prog.
Phil Selway battait la mesure machinalement des heures durant, sans froisser sa cravate. Jonny a sorti un archet pour le coller sur sa guitare. Et on apporta à Thom un second kit de batterie sur Bangers ‘n Mash qui ne servit qu’à doubler Selway. Je pouvais voir devant moi l’esprit tordu de Tetsuo réincarné, désireux de s’accoupler avec des machines. Ed matait ses pieds rivés à un chapelet de pédales, comme le pire des shoegazers. Et il fallut que York joue à tomber à la renverse devant le public (j’ai haï cette imitation sacrilège de St Morrison) pour que se confirme cette impression de regarder un mash-up de concerts des pires courants que le rock ait abrités depuis qu’on a laissé Jimmy Page jouer (?) sans fin de la guitare devant un public drogué.
Mon orgueil chancelait. Mon idôle, mon repère, pouvait-il tomber dans le même panier que d’autres ? Même le mythique Talk Show Host fut planté (et repris à zéro) en plein milieu par York. Car il faut concéder ceci, cette tournée portait des set lists sans cesse réinventées, piochant (chaotiquement parfois) dans un large répertoire, tout en évitant de se transformer en promo du Best Of. On recensera Karma Police mais pas Creep, Exit Music mais pas High And Dry. Et de jouissifs Planet Telex et Dollars And Cents… D’ailleurs, ce sont Kid A et Amnesiac qui marchent encore le mieux. Les singles, le public s’en fout un peu. L’honneur est sauf, RH n’est quand même pas devenu U2 !
Après le deuxième rappel (tout de même), nous filons un peu chagrinés. Tous reconnaissent qu’il manquait quelque chose, même s’ils pensent que c’est deux trois titres de plus. Moi je sais que c’est plus lourd que ça. Derrière ce gospel bon enfant du cyber’age, les prêtres s’emmêlaient les jacks dans les ports, pour un résultat fouilli. On pardonnerait cela au Gibus ou à la chapelle locale, mais pas aux arènes ou place Saint-Pierre.
On m’a dit que la performance du lendemain avait un meilleur son, une set list plus harmonieuse, et le groupe était plus enjoué. Tant mieux. L’espoir n’est donc pas mort.
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Génération Radiohead
Un été pourri se pointe à l’horizon, les bleus se sont fait tapé par Les Oranje à l’Euro : le moral est à zéro. Heureusement, les jeunes (et moins jeunes) gens d’aujourd’hui ont parfois droit à un remède radical. Radiohead en a servi deux doses successives, ce week-end dans les Arènes de Nîmes.
Après la génération X, voici venir celle de Radiohead : le monde est toujours aussi moche, désespérant et un rien à l’envers, qu’à cela ne tienne. Cinq anglais ont décidé que, malgré tout, la beauté avait toujours sa place. Ce qui, avouez le, n’a pas grand chose à voir avec « le plus grand groupe de rock du monde » vendu par la presse anglaise. Non, vraiment, qu’ils soient les plus grands, tout le monde s’en fout. Eux les premiers. Ce qui importe, c’est ce qu’ils font.
La verticalité et quelques autres concepts
Alors ? Et bien, depuis ce week-end Nîmois, 20 000 personnes détiennent la réponse. Je vous en donne une, ça vaut ce que ça vaut…
D’abord, Radiohead aime bien les Arènes (deuxième venue à Nîmes, Arles et Vaison la Romaine) : c’est beau, ça sonne et comme eux, ça tire vers le haut. Car oui, Radiohead fait dans la verticalité. A l’image de ces dizaines de néons suspendus qui les entouraient, sur scène. Et puis il y a ce rapport étrange à la pesanteur. Car Thom Yorke et ses complices, lorqu’ils jouent, donnent l’impression d’une chute. Et le truc bizarre, c’est que dans le même temps, on sent qu’ils s’élèvent… La verticalité, on vous dit. L’infini, le temps suspendu, tous ces trucs… Tiens oui, voilà, parlons de temps :z’ont joué deux heures. Et pas une minute de temps faible. Rien que du frisson. De la communion (y avait qu’à voir les visages scotchés des spectateurs, n’importe lesquels). Même lorsqu’ils jouaient lentement, même lorsque Yorke chantait à vous faire chialer –car ne l’oublions pas, Radiohead, c’est super mélancolique-, la joie circulait. Et puis cette version d’Idiothèque : une voix, un beat, 10 000 personnes en transe…
Radiohead ne regarde pas devant, il regarde en haut
Monde toujours aussi moche, désespérant et un rien à l’envers ? Ouais. Mais au moment de Jigsaw Fallin Into Place, tout cela avait disparu. Pour faire place à un hymne rageur et bouleversant, où l’espoir renaissait : le genre de truc qui même fini, ne finit jamais. L’éternité, la verticalité et la beauté rangées dans deux guitares, une basse, une batterie et quelques objets aux sonorités bizarres, en voilà une drôle de surprise. Sans oublier la voix. Une voix qui monte, sans cesse. Chialante et inflammable, oui monsieur, oui madame. Une voix pour de vrai, une voix entière, celle de toute une génération. Car le rock a toujours raconté son époque. Et Radiohead, comme les autres. Reste ces deux heures passées avec eux, qui comme quelque autres, ont décidé de ne pas capituler. A chacun ses héros…
Reno
Sinon, le son était loin d’être aussi pourri et re-sinon, je kiffe gonzaï mais quand même, cette manie d’être déçu mais avec du style, c’est parfois trop : ce concert était un putain de bon concert : intense, émouvant, spectaculaire. Et j’ai vu et entendu un paquet de gens comblés…
Plutôt d’accord avec la description que vous brossez de Radiohead, la beauté, l’idiotie des couv’ anglaises etcetera.
Je saisi un peu moins le principe de verticalité, (sûrement parce qu’il m’évoque plutôt ma place dans les arènes qu’autre chose) mais écrivant moi même des choses parfois imbitables pour d’autres, jene peux pas vous jeter la pierre. Et je suis même ravi que vous rappeliez les points importants que j’ai négligé (2 heures tout de même, plaisir, tout ça).
Mais je ne peux vous laisser clamer que le son était bon. Même sur Faust Arp, on distingait mal la guitare de Jonny de celle de Thom. La voix s’est perdu dix fois dans ce que l’on nomme poliment un mur de guitare pour faire bien chez Oasis, et que Radiohead sait (et je l’affirme) surpasser d’habitude.
Je ne vais pas ressortir la carte du vieux briscard genre “oui RH je les voyais déjà en 1993 dans un pub de Shefield, hahaha” s’opposant au novice (que vous n’êtes peut être même pas) mais je mets ma main à couper que c’est le moins bon concert que j’ai vu d’eux.
Qui aime bien, châtie bien, dit on. Vous me pardonnerez donc cette petite douleur au ventre.
Reno, quel texte. Etre aux anges et avoir du style, c’est… le top. La verticalité. La beauté. Tous ces trucs !
Tsss … à mon humble avis, il faut toujours se méfier des histoires de génération! Ou alors Radiohead serait-il vraiment aussi ennuyeux et surfait que son époque ? J’aurais tendance à dire “oui, sans l’ombre d’une hésitation”; Mais bon,chacun ses goûts,n’est-ce pas, même s’il est de plus en plus difficile aujourd’hui de dire que l’on n’aime pas forcément les hymnes, que la trance collective nous apparaît plus suspecte que jamais,surtout quand elle est hors de prix, et que je préfèrerais que Thom Yorke nous donne un horizon plutôt que de la verticalité. Je vous laisse, pour aller écouter “If clouds were umbrellas” de Paul Bevoir : il est encore plus vieux que Yorke et consorts, il n’a pas fait une couv’ britannique depuis au moins 1985, 10000, c’est à peu près le nombre de personnes qui auront acheté son dernier disque, mais c’est marrant, pour chacun de ceux-là, quelque chose me dit qu’il sera encore précieux dans 10 ans, quand peut-être ne resteront de tous ces groupes voués aux stades ou aux hangards à corrida qu’une “communion” (”we are the wooorld, we are the children”, tout ça) mêlée de sueur séchée(”tu te rappelles ce groupe, en 23008 ? Bon sang, c’était qui ? Radiohead ? U2 ? Muse ? Coldplay ?)…




PLAY BLESSURES
Well done Billy. Welcome.