Si vous êtes Parisiens, vous l’avez sûrement croisé dans de nombreux concerts, trench noir et cheveux longs, barbu, par intermittence. Les média ont beaucoup parlé de son label ces derniers mois, son poulain est passé à l’Eurovision 2008, avec des femmes à barbe chantant Doo-Wop derrière une voiture de golf. Si vous avez suivi l’actualité des bonnes french productions sorties ces dix dernières années, vous avez certainement croisé son nom, en note de bas de page, sans même le savoir.
Paradoxalement, taper “Marc Teissier Ducros” dans Google c’est se trouver confronté à un grand néant, alors que le français est instigateur de multiples succès. D’estime ou commerciaux, c’est selon. Ses artistes, comme leur patron, portent souvent la barbe, les cheveux longs, colportant une certaine idée de la France. Décomplexée, parfois géniale, souvent freaks.
Marc Teissier Ducros est le grand manitou de Record Makers. Un label fondé avec les deux membres d’Air (partis depuis pouponner au gré de bande-son pour aéroports) et Stéphane Elfassi, qui depuis le départ des deux associés a pris son envol: Sebastien Tellier, Turzi, Kavinsky, Damien, I love UFO… Des artistes aux ventes confidentielles qui inconsciemment façonnent le son d’aujourd’hui. Jusqu’à l’explosion cette année de Sexuality, de Tellier. Un disque sucette au gingembre, par bien des côtés insupportable, mais qui possède au moins le mérite de focaliser un peu d’attention sur les autres sorties d’un label pas vraiment comme les autres.
Rencontre avec Marc Teissier Ducros, portrait d’un patron pas vraiment conforme aux idées reçues.
Bonjour Marc, nous nous voyons aujourd’hui pour parler de votre travail chez Record Makers, de vos directions artistiques, et de votre vision des évolutions actuelles, à l’heure des grands changements. Trentenaire, vous n’en restez pas moins un vieux briscard du “milieu”, ayant fait ses armes au sein du label Source à la fin des années 90′, révélateur d’Air, et fondateur en 2000 du label Record Makers.
Cela pourra vous sembler étonnant, mais pour moi c’est surtout le fait que vous ayez fait votre service militaire qui doit marquer les esprits. Vous vous situez à la croisée de l’ancien et du nouveau monde finalement, puisque vous appartenez à la dernière génération ayant autant connu les succès des ventes de disque que l’armée…
Marc Tessier Ducros #1 par FistonAh ah oui on peut le résumer comme ça. Il faut surtout dire qu’au départ je suis rentré dans la musique par un piston, pur hasard. J’étais en fac d’économie, je croise un ami qui me propose de rentrer trois mois en stage chez Virgin, et je débute rapidement sur Source, qui est à l’époque l’annexe “expérimentale” de la Major. Faut pas oublier que Source à l’époque c’est un faux indépendant disposant des moyens d’une grosse maison de disque.
Ca me permet d’enchaîner sur les propos de Rob, l’un de vos anciens poulains, qui me confiait récemment qu’à l’époque de son premier album, il discutait sérieusement avec Tellier de “comment ils allaient dépenser tout l’argent qu’ils allaient gagner”. On parle des débuts de la chute des ventes discographiques, à une époque où personne ne sent encore le vent tourner.
Oui, et en même temps l’exemple de Tellier, à l’époque, est assez marrant, car il croit vraiment à l’époque que ses chansons, géniales mais totalement destructurées (pas de refrains, des instrumentales) passeront sur NRJ… Il y a un peu d’innocence dans ce discours. Je ne crois pas m’être dit à l’époque que les choses allaient devenir compliquées, ou dangereuses. Le premier album d’Air, c’est 1.800.000 ventes tout de même, et le deuxième, 10.000 Hz legend, bien que plus expérimental, et bénéficiant d’un roster hallucinant, c’est tout de même encore 700.000 ventes. Lorsque nous montons Record Makers avec Air, cela part surtout de l’envie de s’auto-gérer, et de sortir les productions qui nous intéresse avec un contrôle total.
Indirectement, les embrouilles financières et le départ d’Air s’avèrent presque salvatrices pour Record Makers, non?
Marc Tessier Ducros #2 par FistonTout à fait. Même si c’est très douloureux à l’époque, et que Nicolas Godin (membre de Air, NDR) est un ami d’enfance. Indirectement c’est un sacré coup de pied au cul, une sacrée remise en question, qui nous amène à repenser toute la structure, les sorties. Miser sur d’autres groupes. C’est aussi un autre positionnement, différent des majors, où nous rognons les frais partout où cela est possible. Nos bureaux ont été installés dans une ancienne boulangerie pas rouverte depuis 30 ans, c’est autant décalé que marrant. Le fait d’être dans le 18ème arrondissement, dans ce quartier, c’est l’occasion d’investir un terrain inhabituel; plein de voisins sont venus, lorsque nous nous sommes installés ici, pour nous remercier de rouvrir la “boutique”.
Tu parles du quartier où est implanté Record Makers, vous n’êtes pas très loin d’EMI finalement… qui englobe encore Source.
Les seuls échos que je peux en avoir ne sont pas bons, à cause des licenciements sociaux. Il y a quelques temps avec Bertrand (Burgalat, NDR) nous nous imaginions arriver en Ferrari aux locaux d’EMI, en pavanant. Bertrand en a acheté récemment acheté une. On trouvait ça drôle. Par les temps qui courent ce serait sûrement mal vu (Rires). N’empêche que les gens de chez EMI roulent encore en Porsche Cayenne.
Tu portes un regard particulier sur l’évolution de Source, depuis ton départ?
Record MakersJe sais que Philippe Ascoli (PDG de Source, NDR) est parti en Angleterre, puis qu’il est revenu chez Source. Je ne suis pas leur actualité au quotidien, mais autant la signature de Rose pouvait encore être cohérente, autant le côté “filles à guitare” sur les nouveaux artistes comme Little m’exaspère un peu. Il y a bien évidemment les Naasts, mais sur le créneau babyrockeurs, la meilleure chose que j’ai pu entendre, c’est encore les Shades chez Tricatel.
De manière plus globale, pour revenir sur les politiques de signature, chez Record Makers nous n’avons jamais réussi à faire des “coups”, c’est à dire percuter et vendre des one-track, des chansons qui rapportent instantanément. Universal fait très bien cela par exemple. Moi je n’y arrive pas.
Pourtant, La Ritournelle de Tellier est un bon exemple de one-track qui rapporte…
Oui, effectivement. En l’occurrence c’est un hasard. Il faut savoir que les enregistrements, à l’époque, sont compliqués. Que les sections de cordes du titre sont dures à enregistrer, qu’on est parti en Europe de l’Est, avant de finalement tout reprendre en France chez Blanc-Francard. Plus que les one tracks, aujourd’hui, comme depuis longtemps chez Record Makers, nous tentons de diversifier un maximum nos activités. La sortie des disques n’est qu’un aspect de nos productions. Il y également les collaborations avec le monde cinématographique, et les synchros, notamment, qui sont encore aujourd’hui très rentables.
Record Makers diversifie donc les revenus possibles pour ses artistes, via la synchro?
Oui, et je peux même t’avouer que Sebastien Tellier en a fait plusieurs, des très connues, sans que le grand public n’en sache rien.
Comme lesquelles?
Tu crois quand même pas que je vais te le dire aujourd’hui! (Rires)
En tant que patron de label, jusqu’à quel point t’impliques-tu dans les projets de tes poulains?
Marc Tessier Ducros #3 par FistonTout dépend en fait. Avec le recul j’essaie de prendre de la distance, pour confier les productions et le travail à des tierces personnes. Encore une fois c’est assez variable. Pour Sessions (de Sebastien Tellier), je me souviens avoir été présent sur tout l’enregistrement, soit un jour et demi, et avoir tout supervisé. Pour Sexuality, en l’occurrence, c’est moi qui ai présenté Guy-Man des Daft à Tellier, après avoir écouté le dernier Cassius, sur lequel j’entendais des grooves sensuels… Tellier a accroché direct à la proposition.
C’est pourtant un très mauvais album, de mon point de vue, même si je reste un inconditionnel de l’Incroyable Vérité.
Ah bon? Tu l’aimes pas Sexuality?
Pas vraiment. Je n’aime pas trop le côté sunshine avec dauphins roses qui sautent en background. En même temps, vous vous doutiez que les fans de la première période allaient être perturbés non?
Oui, tout à fait. Ceci étant dit, pour avoir longuement discuté avec les “fans” de Tellier, tous reconnaissent une qualité de composition à Sexuality. Il est vrai que sur cet album il joue moins que sur les précédents, personnellement j’adore voir Seb jouer en live par exemple. Ce qu’il a fait pour les compositions de la BO de Steak, autre exemple, j’adore. Pour revenir à ta question sur mon implication dans les projets, je me souviens par exemple de Politics (deuxième album de Tellier, NDR) où j’avais appris par hasard que Tony Allen, le meilleur batteur du monde putain!, vivait à Courbevoie, à côté de Paris. Dingue! On lui a direct proposé d’enregistrer sur l’album, et lui, grand monsieur, se pointe en session, enregistre en l’espace de deux heures ses parties, avant de lâcher un “bon maintenant j’y vais, je dois aller chercher mes enfants à l’école”. Sebastien Tellier était très flippé, pensait qu’il fallait encore peaufiner, réenregistrer. A la réécoute, c’était impeccable. Un grand musicien, tout simplement.
Pour finir sur Tellier, l’Eurovision vous apporte un nouvel éclairage non? Une meilleure visibilité depuis non?
Oui, indéniablement. Encore qu’on ait été véritablement déçu par le résultat final, à un moment, nous pensions réellement que Tellier avait ses chances. Mais dès les répétitions sur place, on sent comme un malaise. Pour avoir assisté aux répèts’ en Serbie, le Russe (finalement vainqueur… NDR), personne ne le voyait gagner. Surtout pas nous. Je me souviens d’avoir discuté avec un taximan qui me disait “de toute façon cette année c’est la Russie qui gagne”, comme si c’était une évidence. Et sans jouer la théorie du complot, on a rapidement eu des problèmes avec le réalisateur, qui est parti dans un trip arty sur la réal’, on avait beau lui indiquer les changements désirés, rien à faire, impossible. Rien de bien grave au final, lorsqu’on constate le lendemain de l’Eurovision que Divine a été le clip le plus visionné des chansons présentées à l’Eurovision. 700.000 consultations, ce n’est pas rien. Ca prouve que Tellier a intrigué les gens.
Le coup de l’entrée en voiture de golf à l’Eurovision, c’est ton idée?
tellier2_claurent_bochetOui et non. Sebastien Tellier venait de passer des vacances avec sa nana en Italie, où il avait eu l’occasion de visiter un zoo dans une voiture de golf. J’ai trouvé l’idée géniale. Pareil pour le ballon à hélium sur scène, qui hélas est très mal passé à l’écran. Encore une fois à cause du montage….
De manière plus générale, lorsqu’on dissèque l’écurie Record Makers, on a l’impression de tomber sur un freakshow total. Damien, Tellier, Turzi, etc…. Le profil nerd chez les musiciens c’est quelque chose que tu recherches?
La seule chose que je recherche, ce sont des aventuriers. Depuis dix ans, il me semble que les artistes sont plus responsables de leur travail, qu’ils maîtrisent plus. Je pense à Turzi, notamment, comme aux autres. L’éclosion myspace n’a pas forcément augmenté la qualité sonore, mais c’est un fait oui, j’aime les profils un peu décalés. Et nous avons toujours autant besoin d’un véritable lien humain avec l’artiste. Lorsque ça clashe, mieux vaut rendre son contrat à l’artiste et se dire au revoir.
Tu conseillais, dans une vieille interview, aux artistes de conserver leurs masters. Près de cinq ans après cette interview, c’est encore un conseil que tu peux donner?
Eh bien…. Disons que dans l’absolu c’est une vérité. Concrètement c’est aujourd’hui plus difficile, de mon point de vue (Rires). La politique de Record Makers, outre ce fait, a toujours plus été de maintenir un cap, une certaine vision de la musique. Face à toutes les plateformes qui se montent aujourd’hui, et te permettent de devenir manager/producteur d’un groupe en échange d’une donation, je reste sceptique. Le côté référendum, bon….
Y-a-t-il des artistes à côté de qui tu regrettes d’être passé?
De tête non. C’est souvent après coup que je m’en rends compte. Un artiste tel que Sebastian, par exemple, que je trouve immensément doué, oui je regrette de ne pas l’avoir signé à temps. En même temps EdBanger s’occupe très bien de lui.
Le plus gros flop que tu ais pris chez Record Makers?
ll faut dire qu’il y en a eu beaucoup! (Rires)
Sincèrement, au-delà des risques financiers qu’on peut prendre, c’est surtout lorsque le succès d’estime n’est pas là que c’est le plus rageant. Lorsqu’aucune critique n’est positive. Je me rappelle de cela pour Hypnolove, par exemple, qui a un univers très marqué. Là c’est somme toute assez rageant. Frustrant. Arpanet, dont le premier album (Wireless Interet) est une pure beauté d’électronique visionnaire, m’a fait le même effet. Nous avons croisé le type seulement deux fois, pourtant, mais c’est un coup de coeur énorme.
Les prochaines sorties de Record, c’est….
Le premier qui aura fini! (Rires)
Kavinsky est en train d’enregistrer, Turzi également, Damien a bien avancé sur son album….
Pour finir, les albums que tu écoutes chez toi, et qui tournent sur la platine?
Compte tenu du contexte, je suis père, j’ai des enfants, c’est toujours relativement dur de s’isoler avec un casque, le soir. L’un des grands albums que je retiens, c’est Présence Humaine de Houellebecq, sorti chez Tricatel voilà dix ans. Sinon, un groupe de Suédois talentueux, qui s’appelle Dungen. Je les suis de près.
Photos par Fiston
10 commentaires
Voilà une bonne interview avec un passionné réaliste, bon c’était surtout artistique, mais à la limite on aurait aimé savoir comment Record Makers s’adapte à la chute des ventes de disques (live, produits dérivés ?).
Mais au risque de paraître ignorant, qu’est ce que c’est que la synchro ? Chanter en back-up d’une “star” ?
Merci pour cette interview qui montre les interrogations auxquelles peuvent être confrontés des gérants de label face aux difficultés actuelles. Sinon Marc, pouvez-vous signer le groupe australien White Elephant Snow qui est une très très cool et correspond bien à l’esprit RecordMakers. Merci. Bye.
Tiens Marco:
http://www.myspace.com/whiteelephantsnow
Une “synchro”, c’est quand un titre est utilisé pour illustrer des images (publicité, télévision, cinéma etc…) sur lesquelles il est donc “synchronisé”.
C’est ce qui rapporte le plus d’argent aux artistes et à leurs éditeurs - surtout depuis que les disques se vendent mal. Le métier d’éditeur aujourd’hui semble consister principalement à trouver des “synchros” à ses artistes.
Exemple : sur M6, quand la voix off dit “Elle s’appelle Nathalie, elle a 16 ans, et elle est anorexique” et qu’on entend “La Ritournelle” en fond sonore, c’est une “synchro”, et chaque seconde de Ritournelle qui passe rapporte des sous bien mérités à Tellier et à Tessier.
mais alors à quoi ça sert que Ducros il se décarcasse?
(pour les plus de trente ans hein…)
[...] enfin, back to home, chez MOUNE (54 rue Pigalle, 75009, 23-6H, easycarton) et Olympia LE TAN & Marc TESSIER DU CROS en [...]
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Tu conseillais, dans une vieille interview, aux artistes de conserver leurs masters. Près de cinq ans après cette interview, c’est encore un conseil que tu peux donner?
Eh bien…. Disons que dans l’absolu c’est une vérité. Concrètement c’est aujourd’hui plus difficile, de mon point de vue (Rires).
C’est Marc Teissier du Cros, pas Marc Tessier Ducros.
Je pense que c’est M6 qui utilise largement Tellier et consors. C’est flatteur ou pas, peu importe.
L’un des intérêts de M6 Turbo (par exemple)étant de reconnaitre les synchros. Rares sont les M6 Turbo sans retrouver du label source des années 90 (Warp, Mo wax…) ou maintenant (Records…). Bref, on retrouve le travail de Marc très facilement à la télé.




PLAY BLESSURES
[...] semaine, rencontre avec Marc Tessier Ducros, directeur de Record Makers. Un label pas tout à fait comme les autres. Bester [...]