159

ROMAIN MEFFRE & YVES MARCHAND Faim de monde

Ils se sont rencontrés en 2002, Romain avait alors 15 ans, Yves 21. Ils connaissaient les ruines d’Ile de France, du Nord, des Flandres, les catacombes et les (...) suite

Ils se sont rencontrés en 2002, Romain avait alors 15 ans, Yves 21. Ils connaissaient les ruines d’Ile de France, du Nord, des Flandres, les catacombes et les carrières parisiennes et ont commencé à prendre des photos vers 2004 : ruines, bâtiments à l’abandon…

En 2005, premier voyage à Detroit. Depuis ils ont exposé à Paris et à New York, sont partis en Allemagne de l’Est, au Japon, en Roumanie, à Los Angeles… et cherchent un éditeur pour un livre sur Détroit.

J’étais en retard. Le bar était bruyant, mon dictaphone à cassette.  J’avais en tête mon passage à Détroit, au mois de septembre, les dents en or des clochards, les parkings. J’y suis allé, à cause de ces photos, pour voir. Je me souviens maintenant d’une phrase échangée sur une aire d’autoroute avant Motor City : YOU’RE GOIN’ TO HELL MAN.

Quand j’ai réécouté notre entretien, la bande passait en accéléré. j’ai ralenti le truc sur Protools, pour sauver les quelques phrases qui suivent. Ouvrez les guillemets.

united-artists-theaterUnited Artists Theater
“Tous les lieux majeurs qu’on a connus en Ile de France, comme l’Ile Seguin ou le 13ème arrondissement de Paris qui étaient quand même encore bien à l’abandon… depuis le quartier est vraiment… c’est la fac maintenant. C’est le symbole de ce qui s’est passé à Paris, qu’était appelée la ville noire, pas celle des lumières, avant que tout soit nettoyé”.

Michigan Central Station
“Quelqu’un avait mis des photos en ligne de Detroit. Des photos assez mauvaises. Notre première expo après notre premier voyage a plutôt bien marché. …de voir des gens qui te disent ah faut faire un bouquin… fallait pas qu’on s’arrête là. On pensait pas y retourner (Ils sont tout juste rentrés de leur 6ème fois à Détroit quand je les rencontre, NDR). On est assez monomaniaques ce qui nous permet de faire quelque chose de précis. On travaille très rapidement. On planifie. On trouve une map sur internet et on connaît parfois à l’avance le point de vue qui va tuer (je suis pas sûr de ce verbe, parce qu’ils ne parlent pas comme ça, mais c’est celui qui s’approche le plus de ce que j’entends, NDR).
michigan-central-stationMais y a plein de choses où tu as intérêt à aller. Par exemple, une échelle contre un mur, c’est casse-gueule, c’est dangereux, mais faut y aller, faut vérifier. Le boulot c’est surtout de se bouger. Une fois que t’ y es t’as gagné. Le reste ça coule de source. On est assez rapides pour décider des points de vue, à deux t’ as pas le droit à l’hésitation, ça permet de trancher plus rapidement.  Seul tu restes confronté à toi même.”

Ce qui est hallucinant, ce sont tous les objets qui restent dans les immeubles, comme si les quatre cavaliers avaient débarqué et emmené tout le monde, ou un raz de marée, une catastrophe, une guerre peut-être…

“T’as encore du matos qui reste d’il y a cinquante ans.  On a visité une école où tout était encore là: les ordinateurs, du matos photos, peinture…. On a visité une bibliothèque: y a encore tous les bouquins. Elle a fermé y a dix ans et les mecs se sont barré en se disant : « wai on rouvrira dans 2 semaines ».Le mec à Détroit, il peut venir, je sais pas, mettre un piano sur le trottoir, il en veut plus, il déménage : « Prenez-le j’en ai rien à foutre ». et le piano peut rester super longtemps par terre. Alors que le parisien de base, il va voir une chaise un peu défoncée dans la rue, il va l’a ramener chez lui : « Je peux en faire un truc », « Je peux la bricoler”.

ballroom-lee-plaza-hotelBallroom, Lee Plaza Hotel
“Ici même à Paris, dans les années 80, t’avais le Museum d’ Histoire naturelle, à ce qui paraît, tu rentrais, t’avais encore les collections, toutes les déclinaisons d’un colibri, tous les becs différents qu’étaient là depuis 20 ans. Je veux pas faire appel à des références que je ne maîtrise pas. Peut-être que quand je serai vieux, je pourrais expliquer notre travail, trouver des sens… pour l’instant on fait ce qu’on aime. On photographie des ruines : on trouve ça beau c’est tout. Quand j’étais petit j’aimais bien les châteaux médiévaux, les moulins en ruine aussi. J’ai toujours aimé ça.On n’y peut rien si les gens cherchent un sens, sur la vie, le temps, la mort, s’ils fantasment. C’est toujours intéressant et surprenant ce qu’ils nous disent sur nos photos, mais nous on a vu les ruines, les bâtiments, on sait ce qu’il y a autour du cadre. Les gens mystifient le truc. Nous on est habitué”.

Sur l’avenir des bâtiments
“Ce qui est assez bizarre maintenant, c’est qu’à la fois les gens sont très paranos et qu’en même temps ils vandalisent tout dès qu’ils peuvent, donc les ruines peuvent être soit détruites, rasées, soit à l’intérieur, les murs sont tagués, les objets sont détruits …la prochaine étape c’est la démolition. On aimerait avoir le temps, mais y a des bâtiments si on les prend pas en photo, un mois après ils auront été démolis. Y’a un côté liberté dans la ville (américaine, Détroit surtout), un coté wild assez dangereux, il existe encore des terrains vagues. A Paris c’est moins le cas, les gens ne savent pas garder les choses, sans les toucher, les retaper, les repeindre en blanc”.

www.reliques.online.fr

Laisser un commentaire