Le cinéma est tout de même devenu un putain de traquenard.
Une fois la caisse et le stand de pop-corn passés, nous sommes à la merci de films d’actions qui ont perdu la formule (les premiers Die hard ne reviendront pas et Last action Hero a bouclé le dossier), de comédies de mœurs françaises qui rigolent méchamment, avec la bave aux lèvres et l’envie d’enfoncer les personnages plus bas que terre, de déchets ramassés dans les poubelles des séries ou de « grand cinéma humain » genre Coen, Cassavetes fils (l’horreur absolue…) ou Desplechin (Rois et reine, belle adaptation d’un Hors-Série de Psychologies magazine « Familles, lieu de névroses et d’amour ».)
semi-pro-3Dans cette jungle piégée car calibrée, Semi-pro, avec Will Ferrell, fait figure de camp retranché. D’abord le débroussaillage de rigueur : oui, c’est ricain et très ricain (tout y est) ; oui, il s’agit d’un film comique, pour rigoler fort et, surtout, NON ! Non, ce n’est pas simplement du potache lourdingue, genre Zucker ou Farrely.
Dans Semi-pro, Will Ferrell incarne Jackie Moon, « propriétaire, coach et joueur » des Tropics, une équipe de basket qu’il entend mener jusqu’en NBA. Pour cela, il leur faut terminer quatrième. D’où le fantastique mot d’ordre, le plus beau des slogans, totalement à rebrousse poils de tout un pays, de toute une époque : « En route pour la quatrième place ! » Voilà. C’est l’histoire. Elle est déroulée ainsi. Il n’y a pas trois «twist» à la fin pour faire le malin. Semi-pro se contente finalement du plus difficile : suivre cette bande de type, vous faire entrer dans le cercle, devenir l’un des leurs. Limpide, sans la moindre condescendance, du cinéma de pionnier, fordien.
Du calme, je ne suis pas en train de dire que Semi-pro, c’est John Ford. L’homme qui tua Liberty Valance hypnotise, tire les larmes par torrents, donne envie de sortir dans la rue en hurlant « Frères humains, j’en suis et avec vous ! » avant de rentrer chez soi, seul. Pas de choc comparable avec Semi-pro, bien évidemment. Je dis simplement que ce film est dans la lignée de Ford (ou de Rio Bravo, ou de l’early Cimino ou d’Eastwood période Josey Wales, ou de la patte Curtis Hanson sur Wonder Boys et Lucky you) dans le même esprit, et beaucoup plus clairement que tous ceux qui s’en réclament officiellement. Je dis, en fait, que le cinéma classique se trouve désormais ici, dans ce genre de Série B digne.
Indice déterminant, l’art du dosage, de l‘équilibre : les morceaux de bravoure indispensables dans ce genre de comédie (fantastique scène de roulette russe involontaire, étirée avec maîtrise, phénoménal combat de catch avec un ours ou sidérante arrivée d’un mari lors d’un coït adultérin) ne priment jamais sur l’histoire, ne l’emportent jamais sur les seconds rôles parfaits.
Dans un pays où l’on voit chaque jour des affiches de films avec Pierre Arditi ou Romain Duris, il semble nécessaire de parler des acteurs de Semi-pro. Particulièrement Ferrell, parfaitement idiot (comme le sont tous les convaincus, ceux qui vivent habités par une cause), et Woody Harrelson en loser de la NBA. Intérieur nuit : Harrelson prend une bière, déprimé. Un jeune joueur veut lui remonter le moral, choisit les mots qu’il ne faut pas, Woody se retourne gentiment et dit : « je veux juste boire une bière, seul. » Mimique de sourcils, à peine esquissée. Réplique entendue 100 000 fois dans les films ricains et ici délivrée à la perfection. Classicisme.
Enfin, Semi-pro est un film définitivement cool car il contient un… single. Une tuerie, une tournerie, un tube. Le personnage joué par Ferrell vit grâce au succès d’un single disco-funk « Love me sexy ». Si ce genre de trucs passait encore en club, Facebook, Myspace et les « réseaux sociaux » (rires) fermeraient boutique. Nous irions tous à la rencontre les uns des autres en dodelinant de la tête et du bassin. Le morceau est produit par Nile Rodgers de Chic : l’aristocratie, le Jockey Club du groove. Goûtez-moi ces cuivres et ce choeur au vocoder glissé en douceur au début du morceau. Le titre résume ainsi tout l’art du film : drôle, accrocheur, frôlant la parodie sans jamais y tomber, assez sincère pour éviter tout second degré.
Finalement, le traquenard des multiplexes n’est peut-être pas si terrifiant. Il suffit d’un peu de discipline. Proposition de nouvelle hygiène pour cinéphile : ne pas se disperser et mépriser le ventre mou. Aujourd’hui, le cinéma c’est soit Philippe Garrel, soit l’école Semi-pro (avec dans le même sillon quelques productions Judd Apatow, comme En cloque, mode d’emploi , désarmant de finesse). Tout ce qui prétend se situer entre les deux colle aux dents et aux noix. Tabula rasa.
7 commentaires
SI je m’écoutais je n’écouterais que de la Soul, du funk et Lou Reed (si, il y a des points communs). Mais parfois je dois me tenir à la page pour conserver ma place chez Gonzai…
aha !
bon mais critiquer ZAZ et les Farrely, non.
Je vois que mes voeux ont été exaucés, merci. Je dirais donc pour conclure “tous à l’UGC Orient Express”. Et si on remontait un ciné club à thème, première projection “Rock n Roll High School”?
Pour Rock’n'roll high school sur grand écran, je suis prêt à déplacer des montagnes.
Panier.
Gaffe, je pourrais aller le voir d’ici lundi prochain.
(et ce nouveau look Gonzai… c’est pas du semi-pro, ça ! joli)
Cher Flore deuxième du nom.
à 3 points ? Attention, les Français seraient capables de retirer cette merveille dès mercredi. Pour le look Gonzai, d’accord avec vous. J’ai eu la chance de voir Jüül au travail : ses yeux voient nettement ce que les rétines des autres discernent à peine. Et que dire de Bester Langs en architecte qui inverse la pyramide…




PLAY BLESSURES
Maitre Syd, je ne savais pas noir en peignoir à cigare pour kiffer la vibe sur du black soul:)
La chanson est impec’. Ca donne envie.