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SILVER JEWS Jukebox souffrant

Silver Jews ne remplit pas les stades aux Etats-Unis, mais il remplit des salles de taille raisonnable à ras-bord. Le genre de groupe déjà mythique, avec sa frange (...) suite

Silver Jews ne remplit pas les stades aux Etats-Unis, mais il remplit des salles de taille raisonnable à ras-bord. Le genre de groupe déjà mythique, avec sa frange de fans obsessionnels vissés aux barrières de sécurité alors que personne ne pousse derrière.

Une sorte de micro-groupe culte, qui ne récolte pas la passion de la foule en extase, mais les clins d’oeils de centaines d’ex-étudiants qui ont gentiment potassé la discographie, qui se tassent devant la scène sans se bousculer parce que c’est malpoli, et que l’heure est à la poésie.

Alors que David Berman achève son verre de bière dans un obscur troquet, je fais la conversation à une jolie blonde à nattes, tout sourire, toute gentille. Le manager m’a dit qu’elle s’appelait Katie, ou Cathy, ou, hum, Cassie.

D’accord. La jolie blonde qui me fait des sourires est Mrs David Berman. Baisse les yeux et ferme-la.

Berman #1Cassie Berman me décrit son mari en ouvrant grands ses yeux bleus, et m’explique tout ça avec douceur, tout en lançant des oeillades au bout du quai, recherchant désespérément un grand barbu maigre à grosses lunettes. « Il est une sorte de Walt Whitman ». Pourquoi pas ? Un Walt Whitman, plus musical, pas moins poète, moins barbu mais franchement plus hétérosexuel. David Berman va mieux, paraît-il. Il a subi une importante opération qui a failli lui coûter la vue il y a quelques mois, mais il reste debout et courbé comme au bon vieux temps.

« Il s’inscrit dans la lignée des grands raconteurs d’histoires américains, comme Dylan ou Tom Waits ». Un raconteur d’histoire, Berman en est un. Un grand conteur d’ailleurs. A quarante ans passés, il fait déjà figure de vieux loup des drugstores, de philosophe électrique, de grand sage qui approche dans une angoisse tranquille la fin de sa vie. Le genre à siroter son straight whiskey en écoutant le straight jukebox se lamenter, à chanter la fièvre du vendredi soir, le genre à vivre ses chansons comme il rêve sa vie. C’est parfois décousu, mais toujours beau et contemplatif, parce que la Seine coule à côté et qu’un saxophoniste s’amuse en amont, et qu’on dira ce qu’on voudra, rien n’est plus beau qu’un cliché réussi. Rien n’est plus beau que l’Amérique que raconte ce Monsieur.

Umberto Fantini : Comment a commencé Silver Jews ?

David Berman : Je crois qu’on a commencé en 1986, moi, Bob Nastanovic et Stephen Malkmus. Une fois diplômés on est partis ensemble à New York, on avait 22 ans. C’était en 1990 et Bob travaillait comme chauffeur de bus, Stephen et moi étions gardiens dans un musée. Ce n’était pas une période très bonne économiquement, on ne savait pas ce qu’on voulait faire, il n’y avait pas vraiment de bons boulots et ceux qu’on faisait n’étaient pas emballants. C’est à cette époque qu’on a commencé à jouer à la maison, de la musique un peu folle, après le travail. Après un an à New York, Stephen commençait déjà à se faire connaître et à enregistrer à droite à gauche. En 92 on a sorti notre premier EP, Dime Map of the Reef, et en 1993 on a enregistré neuf ou dix chansons hippies qu’on a rassemblées pour en faire The Arizona Record. Ce sont des chansons un peu maladroites, un peu crades, et pour beaucoup cet enregistrement est inécoutable. Les gens parlent de la qualité d’enregistrement d’Arizona Record, c’est sûr: elle est mauvaise, parce que nous voulions garder ce caractère percutant, primitif et improvisé. J’y voyais une sorte de marque de fabrique. Ensuite, en 1994 on est allés à Memphis pour enregistrer notre premier véritable album : Starlite Walker.

A en juger par les deux premiers disques, Silver Jews aurait pu n’être qu’un simple groupe indie, c’est après que le véritable son semble se former… Que s’est-il passé entre Starlite Walker et Natural Bridge ?

Ce n’était pas une décision. Je devais enregistrer le deuxième album et je n’avais aucune idée de ce que devait être Silver Jews, sinon un trio composé de Stephen, Bob et moi. Mais j’avais ces nouvelles chansons et je ne les sentais pas vraiment… emballés par les morceaux. Ces chansons étaient sérieuses, pas drôles et moqueuses comme celles d’avant.
On est allés au même endroit, à Memphis et on a commencé à enregistrer pendant quelques jours. A peine commencé, j’ai eu comme une panne, je n’avais plus ça. Je n’y arrivais simplement pas, j’étais vraiment… Tu sais j’étais un jeune homme qui ne comprenait pas ce qu’il se passait, j’étais comme en panne à cause d’une sorte de pression. Alors j’ai repris ma voiture, avec Peyton (Pinkerton, guitariste actuel de Silver Jews - ndr), et je suis retourné chez moi, en Virginie. J’étais très déprimé pendant les deux mois qui ont suivi. Je sentais que je ne pourrais jamais sortir de cet état si je ne réessayais pas alors Peyton, mon ami du Massachusetts, a trouvé ce studio à Hartburg, et il a fallu chercher du monde. J’ai demandé à Rian (Murphy – ndr) de produire l’album et d’y jouer de la batterie, Peyton a appelé le bassiste Matt Hunter, de son autre groupe New Radiant Storm King, et on est allés dans cette fabrique d’armes à Hartburg, quelque chose comme Herald Colt 45 factory. Ca a été très dur mais j’ai fini par y arriver. C’était incroyable, j’étais inconsciemment éveillé.

“A chaque fois que j’essayais, je n’arrivais pas à dormir. ”

Silver CoverCe point influait non seulement sur les chansons, mais aussi sur mon humeur, je devenais complètement dingue en fait. J’avais complètement perdu confiance en moi, à dire sans arrêt «non, ça ne fonctionne pas…» Plusieurs fois j’ai essayé de m’enfuir, et à chaque fois les musiciens m’en empêchaient et me forçaient à rester. Je me souviens de ce moment, le troisième jour. J’essayais de dormir dans le parc derrière le studio, et on devait jouer cette chanson, Pretty Eyes, et j’ai fini par me dire : « si je dois m’estimer et me montrer, je dois me surestimer ». J’ai demandé à ce qu’on enregistre live, tous ensemble et l’ingénieur m’a répondu « tu sais, ça va être difficile de séparer les instruments… » enfin bref. Je me rappelle avoir entamé la chanson et m’être dit « non, je peux pas craquer maintenant, pas ici». J’avais l’impression que je devais absolument la faire en une prise. Si je m’étais arrêté avant la fin, ç’aurait été simplement terminé, j’y aurais vu un échec définitif. Cet épisode m’a donné juste assez d’énergie pour terminer l’enregistrement. Je n’ai pas pu écouter le résultat par la suite, il m’a fallu quelque chose comme une année pour enfin y arriver.

Est-ce que ça a un rapport avec vos paroles de Random Rules: ”In 1984 I was hospitalized for approaching perfection » ?

Oui. Enfin, c’était une allusion sarcastique à… en fait, quand je suis sorti de l’enregistrement de Natural Bridge, j’avais juste le sentiment de ne rien valoir. Et ce qui était comique, c’était de voir ces gens qui écoutaient ma musique, branchés, qui parlaient beaucoup et se voyaient comme étant parfaits. Pour American Water, je me suis senti plus honnête émotionnellement. Le fait que Stephen soit revenu m’a réconcilié avec Silver Jews. Lorsque j’écrivais, j’avais en tête la façon dont il jouerait la chanson et dont nos voix s’articuleraient. Je crois que ce qui nous rassemble, et qui m’a permis d’écrire American Water c’est une sorte d’humour qu’on a en commun. J’ai écrit Natural Bridge comme si c’était mon dernier album, et American Water comme mon premier. Je ne sais pas vraiment par quel phénomène, quel secret.

Quelle est l’histoire de New Orleans?

Ah, je vais te dire. Au début de la chanson, je dit « I’m scared ». J’étais confronté au devoir de monter sur scène pour la toute première fois à l’invitation de Drag City Records en 1993 et… si je ne le faisais pas, cela signifiait que je n’avais pas ma place sur un label comme Drag City. A l’époque ils avaient déjà des groupes fabuleux comme Royal Trux, Smog, Palace, Pavement… Silver Jews. Je devais y aller mais je voulais sortir. Et je n’avais pas vraiment de véritables chansons écrites à part les pochades d’Arizona Record et au moment de commencer le set j’ai dit : « I’m scared ».
Pour surmonter tout ça, j’ai dû faire appel à mes souvenirs en Nouvelle Orléans. Il y avait une fille là-bas de laquelle j’étais très amoureux, que j’avais rencontrée au lycée et puis je suis parti en Virginie et elle en Nouvelle-Orléans. J’y suis retourné plus tard et ça m’a brisé le coeur, elle me paraissait différente, on ne se reconnaissait pas. Une autre fois j’y suis allé avec tous mes amis et je l’ai revue, elle voulait qu’on se remette ensemble mais ça me semblait stupide … Enfin, tout ça ramène en fait à la première ligne : « I’m scared ».

Le nouvel album, Lookout Mountain Lookout Sea, même si on y retrouve le son profond, parfois sombre de Silver Jews, a l’air plus coloré, plus fun. Quel était l’état d’esprit pendant l’enregistrement ?

Berman #2Eh bien, si les autres albums reflétaient ce qui se passait dans mon esprit à un moment donné, je dirais que ce n’est pas intentionnel. Je dirais que la joie, ou quelque lumière que ce soit, est intentionnelle. Si le morceau a l’air heureux ça ne veut pas dire pour autant que je suis heureux personnellement. J’ai donné ce ton aux nouveaux morceaux en insistant sur la narration, sur le sujet de la chanson. J’ai surtout essayé d’approcher de plus près le concept de classic song.
Ce type de chanson n’est pas attaché à une seule personne et on a essayé de faire ça avec des morceaux comme Candy Jail, Suffering Jukebox, ou We Could Be Looking. Jusqu’ici il n’y avait pas beaucoup de chansons de Silver Jews qui pouvaient être reprises, elles étaient trop particulières, trop particulières et trop attachées à un univers personnel. Mais ces chansons-là sont faites pour sortir et pour voyager, c’est pour ça qu’on a inséré les accords dans le livret. Je trouve que c’est une façon de dire à celui qui écoute : « tu vois, c’est facile, n’importe qui peut le faire, tu peux même le faire mieux que moi… ». Je me demande pourquoi les groupes ne mettent pas leurs accords dans leurs albums, on dirait qu’ils ont peur de quelque chose, qu’ils veulent garder quelque chose pour eux.
Peut-être qu’ils ont peur que les gens voient à quel point c’est facile. Alors que si les chansons sont très très bien écrites et si elles vieillissent bien, de toute façon elles ont l’air simples. Pour cet album, je ne voulais rien garder pour moi et c’est pour ça qu’il est moins artistique, moins viscéral. Si tu veux, le narrateur n’essaye pas de marmonner parce que même si le personnage marmonne, il y a une plus forte conscience du côté fictif. Il est évident que le narrateur de San Francisco B.C. ne raconte pas son histoire de la même façon que celui d’American Pie, ou quelque chose de ce genre.

Pour finir, un conseil pour un potentiel ‘graduate’ comme moi ?

Je te dirais d’abord, n’arrête jamais de lire autant que tu peux et par-dessus de tout, quoi que tu fasses, tu ne perds jamais ton temps.
Et autre chose : si tu commences un livre et que tu sens que tu auras du mal à le finir… abandonne-le. C’est une question d’éducation, les gens lisent et se font piéger par leurs livres, certains sont capables de t’offrir quatre, cinq, six livres à la fois. Donc je dirais ça, et je dirais… garde tes yeux sur la rue, ne te perds pas dans les livres. Les livres parlent de quelque chose, mais notre époque aussi. Lire sur le présent n’est pas le plus intéressant parce qu’on peut le voir.

Je pense que les sociétés occidentales sont en train de s’autodétruire, je pense que ça va bientôt ressembler à une grande destruction. Dans quelque temps tu arriveras à l’âge où ta génération devra nettoyer, ranger le désordre fait par les baby-boomers, la génération du président. Ceux-là se sont comportés de façon irresponsable et stupide en Amérique, et je dirais aux jeunes Américains : « N’ignorez pas ça. Vous serez ceux qui devront réparer tout ça ». Je crois que les gamins ne réalisent pas ça, ils ne sont pas en colère contre la stupidité, le gâchis d’argent et la guerre opérés par le gouvernement. Ils ne sont pas en colère contre ça, ils ne réalisent pas la catastrophe qui approche parce qu’elle n’arrivera peut-être qu’en 2020, parce que leurs profs n’en parlent pas. Je dirais que si tu es né après 1980, il est probablement difficile de se souvenir d’un temps où la civilisation occidentale était optimiste comme dans les 70’s. Tu as manqué cette époque où il était impossible de craindre la technologie. Il était dur de faire preuve de réalisme, de cynisme à propos du danger de la technologie par exemple. Je pense que tout le monde s’ouvrait très naturellement aux technologies. Alors que ce soit pour les technologies ou pour les mauvaises politiques économiques, dans tous les cas personne ne regardait les effets de tout ça, la course à la consommation…

Berman #3Et une de ces choses va finir par exploser, peut-être les cultures locales, qui sait ? Inévitablement, il va falloir construire une nouvelle société alors, je dirais, entraîne-toi à être utile. Et… garde toujours un intérêt pour ce que tu lis. Il y a une chanson dans le nouvel album, Strange Victory, Strange Defeat, en partie inspirée de ce livre de l’historien français Marc Bloch. Il a été écrit dix ou douze mois après que les Allemands aient envahi la France, et il explique qu’il est un petit officier mais qu’il a été appelé pour défendre la France, et il a vu ce qui s’est exactement passé. La France restait occupée pendant qu’il écrivait et il n’imaginait pas la France se libérer à nouveau, il se contentait de réfléchir sur ce qui s’est passé et ses conséquences. Le livre s’appelle Strange Defeat (L’Etrange Défaite - ndr) Et dans ce livre on voit à quel point la société et la population française étaient touchées, et ça aurait dû nous alarmer sur les Allemands. Les jeunes aujourd’hui ne sont pas assez attentifs à ce qui les entoure. Il y a beaucoup de divertissements et tout ça, mais il y a quelque chose qui devrait retenir leur attention. J’ai l’impression que les jeunes qui ont grandi dans une société qui les glorifiait en récoltent aujourd’hui les frais.

Encore aujourd’hui tout le monde aimerait être un gamin, il est toujours agréable d’être un gamin aux Etats-Unis mais il y a un autre horizon à ouvrir.

Silver Jews // Lookout mountain, lookout sea // DragCity (Discograph)
http://www.myspace.com/silverjews

3 commentaires

“I asked the painter why the road are colored black
He said Steve that’s because people leave
And no highway bring them back.”
David Berman, ou la NRF du rock. Chouette article Umberto, chouette article.

Commentaire par Syd Charlus, le Lundi 21 juillet 2008 à 18:16

Oh ben merci Mr Charlus !

Commentaire par Umberto Fantini, le Lundi 21 juillet 2008 à 14:49

Une chanson inspirée par Marc Bloch, c’est tout de même la classe.

Commentaire par lidell, le Lundi 21 juillet 2008 à 17:08

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