Et si le comble du parisianisme c’était de prendre du plaisir à passer une soirée dans le pire des mondes possibles ? Bouder tel et tel vernissage branché parce que personne ne vous aura pris par la main pour y aller ou supplié de l’y accompagner, refuser catégoriquement de foutre les pieds dans tel bon concert où se sera retrouvé la moitié de votre top friends myspace pour une vilaine histoire d’affiche que tel contact privilégié vous aura proposé de dessiner (ce qui, au passage, n’aurait rien changé pour la guest-list — hrem) et se retrouver à s’émerveiller des facéties de Dj Shuffle, le cul posé sur le bord de son lit. Neu! > Ryoji Ikeda > Queen > Cool Kids > Satanic Warmaster > Busdriver & Radioinactive > Hawkwind > Black Sabbath > Mournful Congregation…
Il est une heure passée quand je réalise être en train de me laisser fondre sur place en faisant laborieusement venir les “> New Friend Request !” à coups de +R. Dj Shuffle a cette cruauté sournoise de systématiquement endormir la méfiance de l’iTunes user avec quelques enchaînements cocasses avant de l’entraîner dans une lente et inexorable diminution de tempo aboutissant à ces affreux titres déprimants et définitifs d’une demie-heure, après lesquels tout nouveau titre uptempo ne pourra sonner que comme un viol de votre sensibilité.
Une heure passée, donc, quand je m’épargne la chanson suivante et me souviens avoir reçu une invitation pour la We Love Art de ce vendredi soir. Le lieu avait l’air joli, la programmation avait ses petits attraits et la perspective d’y aller en Vélib conférait à cette expédition solitaire aux airs de défaite un petit coté ludique qui finit par me décider. Après avoir consciencieusement siphonné un tiers de ma (fort jolie) bouteille de Jägermeister de duty-free (dont le seul attrait est définitivement d’avoir un joli packaging) je me mis en route. Le Vélib TM a très exactement deux emplois recevables : Rallier Châtelet depuis la Porte d’Orléans — le trottoir qui est DANS Paris — un mercredi soir, et se faire un petit Tolbiac-BNF en milieu d’après-midi un jour de semaine. Dans tous les cas de figure restant il n’est qu’une confuse douleur anale. C’est donc après une heure de danseuse sur un vélo à petit panier à chercher une borne d’amarrage que j’ai pu attaquer une autre heure de marche à pieds entre la Porte de Versailles — le trottoir qui est DANS Paris — et le chalet de la Porte Jaune, dûment perdu dans les bois, où se tenait la seconde We Love Fantasy. Temps qui me laissa tout le loisir d’éprouver une profonde lassitude des derniers albums de Clipse, Lil Wayne, Grems et Seth Gueko sans pour autant me résoudre à jouer autre chose devant la triste précarité de ma virilité en pareilles circonstances (outre le vélo à petit panier, je confesse avoir assez mal pris que des bagnoles s’arrêtent à mon niveau sur le bas-coté dans les bois). Le parking devant l’entrée, finalement atteint, sera donc traversé la mâchoire en avant, l’oeil sombre et d’un pas décidé.
L’entrée est déserte, je passe entre les deux barrières indiquant “Invitations”. C’est une prévente ? — Non, une invitation. — Mais si c’est une prévente…
Je laisse le grand tas de steak prendre cet air de dire “tss, l’est con lui” et poursuis à l’intérieur, une fois bagué par la fille de l’entrée dont le regard ovin (ces petits yeux à la géométrie étrange et l’expression inqualifiable, quelque part entre le végétal et la créature maléfique) me fera plus tard réaliser que j’aurais pu passer une soirée plus aliénante encore. On débouche dans une petite portion de parc, un truc mignon, poli, entre deux ailes d’une bâtisse moderne plutôt jolie. Dans ce jardin quelques tréteaux et parasols, un bar, des flyers. Et partout une foule compacte de fraggles de la pire espèce, ou plutôt de toutes les pires espèces. Il passe un titre de Justice qui m’échappe.
J’aime bien basher les soirées à la gueule des convives mais j’essaie de me modérer parce que je sais que c’est pas réglo de faire ça. Ceci étant j’ai vu des fins de soirées pique-nique lycéennes à Villejuif qui avaient plus de gueule. En allant chercher un verre un inconnu me donne une bourrade avec un grand sourire, son ami déduira du regard que je jette à son branlomane permanenté de comparse — regard que j’aurais aimé outré et foudroyant — que, moi aussi, j’avais pris de la drogue. Las, je prend un air préoccupé et en évoque une dont il ignore le nom pour tenter de l’impressionner avant de me casser avec ma pomme-vodka dans un gobelet en plastique. Après un rapide tour des deux salles (des fêtes) et du jardin la seule impression qui me reste est l’attristant constat que toute cette faune tend avec une conviction terrifiante vers quelque chose qui m’échappe. Tous à se scruter comme on se regarde marcher dans le reflet d’un abribus, à s’imaginer sous coke en vous parlant de vos pompes, à danser avec application. Une collection d’egotrips miséreux, de frangettes transparentes, d’adolescents ivres exhibant leurs t-shirts Sixpack, de managers chez Darty se répétant intérieurement qu’ils sont au bon endroit, là où les choses se font, à l’épicentre. Un instant je me suis cru dans une de ces boîtes de La Johnson, juste avec de plus grosses ficelles, d’encore plus gros mensonges.
Une sorte de caricature grossière mais presque attachante, inoffensive. Mis devant le choix entre le set Justice : l’anthologie (avant de passer à Benny Benassi) de Data, le jardin plein de cokeheads imaginaires et les hordes de banlieusards pailletés qui agitaient leurs coiffures au psychédélisme involontaire sur le, par contre, très bon set de Dj Koze j’ai préféré m’asseoir dans un coin de la seconde salle et griffonner la couverture de ce torchon qu’est Spray en réalisant que tout ça ne m’avait pas vraiment donné envie de faire la fête. J’ai finalement fui. En bus cette fois.
Soirée We love Art, 31.08, Paris
(Illustrations par Jüül)
2 commentaires
Vive Jules.




PLAY BLESSURES
Soirée de merde toute pourrie tu l’as dit. A part une jolie étudiante suédoise mais ephémère et surtout les glaces baskin robin gratos sur la fin bicause faut finir et faut pas gacher mais sinon quelle horeur…C’est pas les DJ, la musique etait plutot soignée, mais bien la frequentation. J’aime bien ta description en fait. La fille des glaces était bien la seule dans la soirée à ne pas vouloir gacher quelquechose et elle y mettait une ardeur qui au milieu de ce non-lieu de vie m’a fait ressentir une admiration presque amoureuse et je la remercie de m’avoir permis de rentrer chez moi en snobant un auto-suicide pourtant bien mérité: j’avais payé ma place. En tout cas plus jamais ca.