Parce que c’est exactement ça, le Craftmen Club. Du rock en colère. Instinctifs et cinglants, furieux et magnétiques, The Craftmen Club c’est de l’énergie à l’état brut, du talent à fleur de peau et de l’humanité viscérale. Bref, du Live dans tout ce qu’il a de plus animal et de plus beau.
Les trois écorchés bretons du rock’n'roll, en tournée promotionnelle pour leur nouvel album Thirty Six Minutes, ont une fois de plus réveillé la Capitale par leur présence explosive et replacé très, très haut sur le podium la scène rock française. Ca va vite, très vite, c’est bon, très bon et c’est maintenant, ici (et la vidéo du concert, en bas)… Qu’est ce que je fais là ?
Nous sommes dimanche 11 janvier, lecteur mon ami, et il est plus de 21 heures. Ce soir, je dois couvrir le concert du CRAFTMEN CLUB au Klub, mais devant le 296 de la rue Saint-Denis, je m’interroge. Y a un truc qui cloche, mais quoi ?
Dubitatif, je consulte mon plan de Paris pour vérifier le post-it que j’ai astucieusement inséré dedans, celui contenant l’adresse exacte du lieu (car je suis malin). Bon, il est où ce truc ? Nan, nan, nan… Ah ! Ça y est ! Le Klub. Premier arrondissement, O.K., rue Saint-Denis, parfait, au numéro…
…14.
CraftmenAu 14 de la rue Saint-Denis.
Naaaan, je le crois pas, ça…
Je considère le numéro 296.
Je regarde le post-it.
Je re-considère le numéro 296.
J’effectue un rapide calcul mental (296-14).
282.
282 entrées de logements à longer dont 141 de mon côté. Parfait. Seulement dix mille kilomètres plus bas, une paille.
Bon. Calme, Nash, calme. Maîtrise de l’esprit, contrôle des émotions, sérénité, petit scarabée…
- RHAAAAHH !!! PUTAIN DE BÂTARD!!!
Ça y est, je suis furax. J’inspecte le coin pour voir s’il n’y aurait pas un clébard ou un gosse à claquer pour me calmer mais il n’y a rien. Rien d’autre que moi et une stupide poubelle qui me nargue.
BLAM !
Je n’aimais pas cette poubelle de toute façon. Putain de soirée. Putain de plan à la con. Putain de Klub. J’en ai marre.
Trente heures plus tard j’arrive au Klub, épuisé, énervé et en sueur. J’ai fait le reste du trajet à pied. Furieux, je me dirige vers la porte d’entrée sans savoir encore que dans quelques minutes le Craftmen Club va faire la démonstration fulgurante que question live, personne, mais alors vraiment personne ne lui arrive à la cheville…
Qu’est ce que je fais là ?
Cela fait maintenant vingt bonnes minutes que j’observe la scène où doivent se produire les trois Bretons, mais elle est toujours vide. Que se passe-t-il ?
J’ai survécu au set précédent d’ACRIMONIE, un groupe de Death Metal dont les membres s’expriment exclusivement en borborygmes hurlants à l’exception du chanteur (un intellectuel celui-là, il maîtrisait quelques mots) et depuis, plus rien. Même le public a disparu. Nous ne sommes plus que deux dans la salle, le serveur et moi. Ce n’est pas normal.
Sceptique, je m’apprête à me lever pour aller commander une autre pinte et accessoirement interroger le serveur quand je perçois du mouvement derrière le hublot de la porte. Intrigué, je m’approche subtilement pour y jeter un œil car je suis un journaliste d’investigation.
Craftmen drumDe l’autre côté, des gens. Plein. Et aussi un escalier qui descend vers un sous-sol que je n’avais pas remarqué en arrivant. Un curieux doute me taraude…
Grmlgrmlgrmlgrmlgrml a été l’unique son que j’ai été capable de prononcer quand en descendant l’escalier j’ai découvert - je vous le donne en mille - une autre salle de concert. Je suis de très, très, très mauvaise humeur. La rue interminable, le set des autres primitifs et maintenant ça. Non, franchement, il y a une limite à ce qu’un homme peut endurer. Je n’aurais jamais dû accepter cette couverture de concert, je n’aurais jamais dû travailler un dimanche et je n’aurais jamais dû mettre les pieds ici. Je le savais. Je vais passer une soirée affreuse.
Putain de merde.
- Salut, Nash.
Alors toi, raclure, tu ne pouvais pas choisir un pire moment. Ça tombe bien, remarque, j’avais besoin d’une victime sacrificielle. Tu vas morfler.
L’œil sanguin et la mâchoire épileptique, je me retourne… pour dans la seconde qui suit déclencher la Fonzie attitude car je viens de reconnaître Eugénie, la chanteuse de PARLOR SNAKES et il est nécessaire d’amener immédiatement un intermède explicatif à ce sujet.
Chaque garçon adopte inconsciemment une posture particulière quand il se retrouve en présence d’une bombe sexuelle, Eugénie par exemple. La Lonesome hero’s attitude, un grand classique, a le vent en poupe chez les hommes : marche lente, dos droit, tête parfaitement immobile et regard hypnotisant fixé sur la proie. Encore plus redoutable est la Walkin’ like a Bruce Willis : visage blasé, démarche désabusée, épaules tombantes, gestuelle mesurée - mais déjà plus difficile car un niveau au-dessus. La Fonzie Attitude, quant à elle (dos souple, sourire à la Elvis Presley, démarche nonchalante, épaules désinvoltes - Il est cool, Fonzie) est imparable pour fasciner la gonzesse mais uniquement réservée aux seuls experts car elle nécessite un haut degré de maîtrise. Mal préparé, on est proprement ridicule (voir pour ce dernier exemple les cas Dick Rivers et Jesse Garon). Une variante intéressante : le Robbie Williams’s positionment. Muscles en avant et look canaille peuvent créer de puissants bouleversements hormonaux chez les femelles. C’est un choix efficace mais qui peut s’avérer désastreux si l’homme a dépassé quinze ans ou s’il ne s’appelle pas Robbie Williams. Fin de l’intermède explicatif.
Privilégiant la Fonzie Attitude donc, j’écoute Eugénie me parler tandis que je promène malicieusement, tel le fin stratège en matière d’envoûtement sexuel que je suis, un regard empreint de nonchalance derrière ses épaules - le côté désintéressé, ça fascine toujours les nanas - en attendant le bon moment pour clouer définitivement mes vieux démons loosers au placard et ma langue dans la bouche de cette fille.
Craftmen liveLe bon moment arrive quelques minutes plus tard quand, devant la scène et à genoux, je suis en train de régler mon camescope pour capter le concert du Craftmen (mais comment ça fonctionne cette saleté de vidéo, bordel ?). J’y retrouve Eugénie et nous poursuivons la discussion engagée précédemment, discussion fort intéressante s’il en est. Du moins ça reste une supposition car je passe l’essentiel de mon temps à jeter un œil lubrique sur son corps absolument parfait et au moment où j’écris cette chronique, je cherche encore de quoi on a parlé. Enfin, bon. Quoi qu’il en soit, c’est le moment, je me dis. Vas-y, Nash, vas-y ! C’est le…
Trop tard. Yann (batterie), Marco (basse) et Steeve (chant/guitare) viennent d’entrer sur la scène. Le Craftmen Club prend ses marques. C’est fichu, je suis cuit (soupir).
Après un ultime soundcheck, le set démarre par un To The surface qui permet surtout à tout le monde de se régler et à Steeve en particulier de se chauffer la voix. Cinq minutes 14 après et malgré des conditions qui auraient fait fuir plus d’un rock-band (gig dominical, espace scénique rikiki, acoustique médiocre, éclairage morbide, façade-son écrabouillante), le Craftmen Club va donner la pleine mesure de son talent en entamant un incendiaire When I try taillé dans le roc(k), qui va instantanément me faire comprendre que je peux faire un adieu mental à Eugénie, car il est inutile de résister maintenant : le Craftmen Club est lancé. Une heure d’un set chauffé à blanc, dont 16 minutes ici et maintenant, au cœur du Craftmen. Avec par ordre d’apparition When I try, I Can’t Get Around, Desert Land, Gary Blood et Les Chiens. C’est parti et en on reparle après.
dans le coeur du Craftmen Club…
Alors pourquoi accroche-t-on autant au Craftmen Club ?
Parce qu’en plus de leurs qualités musicales, ils ont le live dans le sang. Voilà pourquoi. Le Craftmen joue chaque concert comme si c’était le dernier de sa carrière. C’est du rock au forceps, élevé dans la sueur et qui se dresse, insolent, quand la plupart des autres bands ont depuis longtemps courbé l’échine, entérinant par cette attitude le passage du rock culture populaire au rock simple produit[1], pour citer Langdon Winner, ancien journaliste à Rolling Stone.
Le Craftmen Club a compris que le live est cénesthésie[2] et qu’il permet d’amener aux groupes comme au public un nouvel angle d’approche, une nouvelle perspective à l’écoute de la musique. Sinon, autant rester chez soi à regarder un DVD de concert. Aujourd’hui malheureusement, le live est utilisé comme un simple accessoire alors qu’il devrait être, car c’est sa fonction première, un révélateur, un déclencheur fantastique d’émotions. C’est ce que la scène San franciscaine des années 65-70 avait compris avant tout le monde[3] , c’est ce que la plupart des rock-bands français ont laissé tomber et c’est ce que nous, rock critics, avons lamentablement abandonné au profit d’albums confortablement envoyés à domicile.
Je récupère mes bretons préférés au milieu d’Everybody comes et effectivement, everybody comes… sur moi, en vagues frénétiques et gesticulantes. Je me fais bientôt l’effet d’être au centre d’un shaker. Ce n’est plus de la chronique musicale, c’est de la correspondance de guerre. Mais je ne suis pas un gonzaïman pour rien. J’ai de l’entraînement, on m’a formé. Profitant d’un moment de répit (la fin de la chanson), je décide de montrer au public qui c’est le patron ici et je me redresse en le fusillant du regard, à la cowboy (raide comme la justice, silencieux, œil glacial. Le type que rien n’effraie, qui en a vu d’autres).
Je n’aurais pas dû.
L’instant suivant je me retrouve catapulté sur le mur dès les premières mesures de Sexodrome. Comment, mais comment, abruti que je suis, ai-je pu oublier que les transitions du Craftmen ne prennent que le temps d’une respiration ?
Je passe le restant du set (Goodbye Mother, Blister in the Sun, White Dog) dans la position dite « du crabe fou unijambiste » : partie gauche du corps incrustée dans la pierre, en appui ; jambe et bras droits relevés acrobatiquement, en protection pour amortir le flux infernal. Le final voit Steeve fendre le public pour aller chercher lui-même une pinte au bar, ce qui ne m’aide pas vraiment pour retrouver un semblant de dignité (c’est terrible, ces remous du public) et encore moins quand il revient par le même passage (salaud) pour conclure la soirée sur la scène et achever d’enflammer un public largement conquis par la formidable énergie de ces trois bretons décidément très talentueux. Voir le Craftmen Club sur scène, c’est quelque chose qu’on n’oublie pas. Dies Irae rock’n'roll…
Vingt minutes plus tard, accoudé au comptoir du bar j’achève de replacer mes vertèbres douloureuses en repensant avec nostalgie au temps lointain où j’étais le king du pogo. J’y croise Steeve. On discute un peu du concert et de l’album Thirty Six Minutes (sortie nationale le 02 février) quand il me vient une idée géniale que je lui exprime aussitôt.
- Dis-moi, Steeve…
- Mouais?
- Et si Gonzaï vous suivait pendant plusieurs jours sur une tournée ? T’en penserais quoi ?
L’homme réfléchit quelques secondes.
- Ca pourrait être sympa, il dit. Ouais, on est partant.
Dans le métro qui me ramène chez moi, courbaturé, je repense à cette proposition. Oui, effectivement, ça pourrait être sympa. Très sympa, même…
Je me dis aussi qu’il va falloir que je travaille un peu la Fonzie Attitude. J’ai l’impression d’avoir manqué un peu de pratique avec Eugénie…
[1] In Lester Bangs, mégatonnique rock critic - Jim Derogatis
[2] Cénesthésie : impression générale résultant d’un ensemble de sensations internes.
[3] « Ce qui est important, à San Francisco, c’est que tous les groupes ici chantent et jouent live, et pas pour enregistrer. Quand tu viens à une soirée, le son est différent : tu as quelque chose de plus dur, de plus direct… » - Ralph Gleason (fondateur de Rolling Stone), in San Francisco : 1965-1970 les années psychédéliques (Barney Hoskyns).
« En studio, tu affrontes les choses de manière intellectuelle ; sur scène, tout est émotion… ». Gary Duncan, guitariste de Quicksilver Messenger Service (ibid).
15 commentaires
Juste une petite précision : le “Qu’est ce que je fais là” qui achève l’introduction doit en fait être replacé dans l’amorce du premier paragraphe (son contexte d’origine)…
Sinon, j’adore ce type qui sais si bien rendre dans ses chroniques l’atmosphère d’un live (Comment ? On m’a reconnu ?)
Hum… ” qui saiT…” Mea culpa, mea culpa…
Une citation de Gary Duncan, çà fait toujours plaisir.
une belle claque en effet.
et toi, tu es un petit coquin!
ah! là je te retrouve!!!
Coquin, coquin… Bah, c’est mignon, ça, coquin, finalement… Très heureux de ton passage par ici, Eugénie (et une bise au Snakes en passant)….
Salut Christel. T’as vu ? T’as raté un concert magistral ! (ça, quand on habite pas Paris, hein). Et tes nouvelles littéraires, alors, tu en es où ?
tu seras le premier à me lire…
Désolé Nash on a pourri la vidéo avec nos flashs. Le petit spot qui éclairait la scène se sentait bien seul…
Ben non, vincent, bien au contraire. Ca a ajouté une touche “Live” très à-propos (parce qu’un Live sans public, c’est tout de suite moins “live”) et aussi de lumière vu que l’éclairage scénique du Klub, ben c’était pas vraiment ça…
J’adore le truc du petit scarrabée, c’est assez parlant. Sinon moi le meilleur truc que j’ai vu recemment en concert et qui est un truc de fou/psychopathe/excellentissime mais malheureusement pas francais s’appelle Three Trapped Tigers. Enfin belle sortie du tigre sur cette chronique.
Ah ouais désolé pour la pub, mais ce fameux groupe, Three Trapped Tigers, passe en concert avec un excellentissime groupe de rock jeudi au Bloomsbury Bowling Alley à Londres qui passe également à la Fleche d’Or le 20 février. Voilou.
Et il s’agit de Crystal Antlers




PLAY BLESSURES
Ouach !! J’y crois pas !!
Je réalise il y a 20 minutes que l’on et le lundi 19…. Ce n’est pas aujourd’hui que la chronique de Nash devrait être en ligne ?
Et oui….
Merci pour ces 20 minutes qui laissent présager une bonne semaine.
Paco