Le petit journaliste me pose ses questions depuis déjà quoi, une demi-heure ? Une heure ? Ou dix minutes ? Peu importe, en fait.
La manette Wii à la main, je réponds de mon mieux. Voilà sur quoi repose notre relation à ce type et à moi. Comme deux ados qui se découvrent pour la première fois. Dans la maison de mon père en plus.
Justement, il me dit que moi, je prône l’amour libre à l’ère du consumérisme. Je lui dis que oui bien sûr, qui ne le ferait pas, et ça lui plaît. Je ne le vois pas, je suis concentré sur l’écran. Mais je le sens. Je sens cet homme, sourire, soupirer, gémir. Satisfait. Alors il me demande ce qui fait que cette théorie – autrefois portée en flambeau par les jeunesses woodstockienne à guitare psychédélique – est aujourd’hui dans les mains d’un électronicien de la musique. Il a dit ça. Et je manque un virage, et mon kart va s’enfoncer dans l’eau bleue paradisiaque. Sans espoir de rattraper mes concurrents.
tellierIl précise, électronicien, dans le sens forgeur de son, pas ingénieur, hein. Déjà à ce moment là, je me répète la phrase lentement dans la tête. Je prends une large bouffée de skunk, ramenée d’Inde par un copain. Un électronicien ? C’est de moi qu’il parlait ? Ou alors je l’ai fini il y a longtemps cette herbe, et celle-ci est ce qui me reste de Rotterdam, le week-end dernier… C’était quoi déjà, les guitares de woodstock ? D’ailleurs il a dit woodstockienne. C’est débile comme mot. Comme si je disais, euh, les guitares boueuses belfortiennes. Genre, ce sont les guitares qui étaient boueuses aux eurockéennes et pas les campeurs belfortiens. On dit belforSSien ou belforTien d’ailleurs ? Putain, mais j’étais pas à Rotterdam le weekend dernier…
Le type me sourit toujours. En coin, mi-vachard mi-complice. Je me dis que j’ai dû rester trop longtemps à me répéter ses propres âneries et je lui réponds banal, comme quoi rien n’a changé depuis Woodstock. Que l’universalité a ceci de confortable qu’elle ne bouge pas, qu’on la retrouve là où on a besoin d’elle quand on la cherche. Enfin, là où on la cherche quand on a besoin d’elle. Et puis je me souviens qu’on dit belfortain alors je suis content d’avoir réglé cette question là, et je souris.
Erreur, le type me sourit aussi, je crois qu’il croit que ça lui était destiné.
Je ne rectifie pas. Faire sourire un type est une chose rare aujourd’hui, alors je souris doublement de contentement puisque j’ai offert du plaisir à un homme. C’est ma politique du moment ça, offrir du plaisir. Il embraye sur mai 68, me dit que je m’inscris dans cette démarche. Je fume encore un peu. J’aime bien cette fumée épaisse. Mes cheveux et ma barbe en sont complètement imbibés. Emplis. Amplis. Je ris doucement, c’est marrant cette similarité des mots.
Ah tiens, cela devait être une question, vu que le jeune ne dit plus rien.
Et puis d’un coup, je me replonge dans l’interview. Comme ça. Clac. « Vous savez, ça m’énerve un peu qu’on théorise sur l’amour. Ce n’est pas quelque chose qu’on prend et qu’on porte comme une bannière là, ce que vous dites. Ce n’est pas une philosophie. C’est quelque chose qu’on fait, voilà. On fait l’amour. Moi j’ai fait cet album pour ça, et comme ça. C’est un album sur le sexe, qui parle du sexe – pas de sexe, mais du sexe, note bien – mais qui est fait comme on fait du sexe. Je veux dire l’amour. Ecrit vite, enregistré vite, et fort, comme cela montait. Jusqu’à ce que je me sente vidé. A ce moment là, j’avais donné le plaisir que j’avais à offrir. »
Je voulais dire un autre truc mais ça ne me revient pas. Je rajuste mes grosses lunettes noires et fume encore un peu. Le journaliste de – mince, c’était quoi le nom de son canard déjà ? – évoque mon producteur, les sonorités qu’il a apportées, tout ça mais je retrouve ce que je voulais dire. « Je suis toujours un guitariste vous savez. Le psychédélisme, ce n’est pas une culture réservée à Airplane. Je compose beaucoup à la guitare, bon pas là, mais dans l’absolu je ne me sens pas moins un guitariste. C’est aussi vrai pour… ». Je ne finis pas.
Il le sent. Il commence à s’habituer à moi. Ça vient au bout d’un moment. Du coup, il me demande ce que j’aurais écouté en 1975. Je garde la fumée un moment, la tête en arrière. Je lui réponds, Christophe. On me l’avait déjà demandé. Je crois. Si. Il évoque Kraftwerk et je le coupe pour lui dire « Progressif. Si je devais être rock, je serais progressif ». Ça a dû lui faire bizarre parce qu’il marmonne, mais n’insiste pas.
Kraftwerk. Krafton. Cela m’évoque un jeu vidéo que j’avais sur Amstrad. Je devrais reprendre des morceaux de vieux jeux vidéo. Frank Black ou Les Rythmes Digitales a fait ça je crois. Il rassemble ses affaires et je comprends que l’interview est terminée.
Je me lève et le raccompagne à la porte de la maison. Sur le perron, il me demande encore pourquoi j’ai accepté un truc comme l’Eurovision, un truc aussi ringard ? Je ne réponds pas. Je pense à Frank Black. Je crois que c’est Stuart Price en fait.
En traversant le jardin, on croise mon père qui trie des photos de tournée avec Christian, tous en t-shirt noir frappés de leur logo. Façon super-héros de comics. Parfois la masse de musicos évoque l’équipage de l’entreprise de Spock. Parfois juste des vieux en pull de laine.
Il a d’abord ralenti pour saluer mon papa, bien poli, puis il a regardé les photos. Son visage s’est comme défait, avant de sourire, moqueur. Et reprendre la voie de la sortie, un cran plus vite. Il avait son papier, je crois.
8 commentaires
En toute honnêteté, aucune idée.
Si j’écrivais sur ce que je teste, ce serait très très limité, monsieur.
Oh, je demandais comme ça.
Sinon j’aime bien votre article, monsieur.
Evidemment si vous y allez par des flatteries je vais être forcé de me rabattre sur une politesse de bon aloi : merci beaucoup.
Appelons nous monsieur, cela donne un air de salon à ce club gonzaïolo. D’autant qu’il n’y a que nous pour le moment ici.
Môssieu Langs, voyez je vous prie si vous pouvez nous faire servir des cuba libre. Et resservez ce bon Guy-Michel.
PS : merci, vraiment.
Merci, pour moi ce sera un gin tonic. Bien serré. Et assumé.
Santé monsieur.
PS : de rien, vraiment.
PS 2 : euh, Guy Michel, c’est pas plutôt la camomille son truc ?
PS 3 : juste pour la lourdeur.
Marrant Hilaire, tu ressembles à Desproges sur cette photo.
Merde, j’ai été démasqué.
Bon, Bester, mon bon, assieds toi, je ne veux pas te faire inconsidérément de la peine. Il faut que tu saches. Voilà. C’est une photo de Desproges. Pas de moi.
Oui je sais c’est dur mais bon… Il en va ainsi de la réalité, elle nous claque le visage comme une vilaine à qui l’on aurait proposé un plan doucereux à la maison à l’écoute du sieur Tellier.
Hop, la boucle est bouclée tiens. Etonnant, non ?
PS : Le gin-to’ avec glaçon ?
PS 2 : La camo, avec du sucre ?
PS 3 : Pierre, si tu lis le net de là où tu es, fais moi savoir si je dois carafer ce Gigondas 81 ? Béni sois tu, que ta volonté sois faite, sur la terre comme aux cieux, amen…
Marrant Bester, tu ressembles à un chien sur cette photo…




PLAY BLESSURES
Ah, Mario Kart sur Wii.
Ca donne quoi ? il paraît que c’est devenu trop méritocratique…