258

POLÉMIQUE Du courage, mêrdre !

« Le problème est simple : le je et moi, ça a toujours fait deux ». Voilà comment je résumais encore il y a peu, à un camarade (...) suite

« Le problème est simple : le je et moi, ça a toujours fait deux ». Voilà comment je résumais encore il y a peu, à un camarade avec qui je bavassais sur le grrrrand thème des procédés d’écriture, mon triste et conflictuel rapport avec la Première Personne dans la fiction journalistique/la fiction/le journalisme.

Pourtant, nombre de tentatives s’empilaient dans mes annales : j’avais potassé, le compas dans le crâne, les grognards littéraires (Louis–Ferdinand en tête), les killers abscons (Papini), les bonimenteurs poudrés (Rousseau)… Puis vinrent les apôtres du Gonzo, dont papy Thompson, qui ne me firent pas l’effet escompté. Dans certains cercles de mon entourage, on m’avait promis littéralement une apparition de l’Etre Suprême au détour des pages à forte toxine du sieur Hunter.

Ce sheriff raté ne me parla guère : de Fear & Loathing…, je ne parvins à retenir, révélé par le fard écaillé d’un « portrait dézingué de l’American Dream/Way Of Life/Promise/Failure » (rayez les mentions inutiles), qu’un vaste bordel bien plus fuelé au diptyque kérosène/bile qu’autre chose. Quant aux manifestes type Freak Power ou le sympathique marketing à la The Battle Of Aspen… Certes, c’était plutôt bien écrit, « plume trempée dans le Jack » tout ça, tout ça. Mais pour ce qui est du contestable bien qu’inéluctable TEST DU TEMPS, le pauvre Bald Rayban Guy prenait, comme on dit de nos jours, cher. La faute, probablement, à cette connotation post-sixties et au prisme déformant de 30 ans de mollitude Libé/l’Huma, friande de rubriques pseudo-gonzoïdes.

POLÉMIQUE On pourra légitimement objecter : « Ouais, mais on s’en branle si ça fait vieux, c’est trop fun, trop cynique et trop dézingué, mec ! ». Ce à quoi je répondrai tout d’abord, et ceci avec toute la verve nécessaire, « Ta gueule » (Un bon moyen d’assainir la conversation avec les décérébrés aspirants journalistico-Beigbedo-dandyesques qu’il m’arrive trop souvent de croiser). Ensuite, je prendrai ma plus belle glotte préd(ic)atrice, et poserai le problème en ces termes : « J’ai vingt ans. Si ça me parle pas, esbroufe il y a, venant d’une icône typée [jeune branché influent], non ? » Pas de réponse, sinon un vague et fort bancal « Ouaaaais, mais toi t’aimes que les trucs trop chelous là, trop complêêxes ! Faut du brut de décoffrage ! ». Passons.

De ces tribulations résulta donc une équation dont les remugles restent assez tenaces, pour ne pas dire épidermiques dans mes lectures : Je + stupéfiants quelconques + thème légèrement borderline et politiquement incorrect = Concentré de punchlines au mieux bumperstickables, au pire racoleuses, mais sans ligne directrice valable, et adieu l’architecture thématique, stylistique et autres. Je préfère ne pas parler des looongs fous rires qui me traversèrent à la lecture des « œuvres » de Lester Bangs, rôteur de première classe, mais qui se prenait les panards dans le tapis à la moindre tentative de décoller vers une quelconque deep impact analysis (aah, cette interview du Lou…).

[Parenthèse : du même coup, j’étais passablement vacciné contre le triangle des Bermudes du bottin undergroundish francaoui, Eudeline/Beigbeder/Dustan].

Petite précision nécessaire ici : si le gonzo me faisait globalement baîiller, il va sans dire que les petits pâtés rock’n’folkeux (Ungemuth, un intransigeant ? La bonne blague !), les impayables Inrockeries (ThomYorkeBjörkThomYorkeBjörkThomYorke… Ah tiens, là ça parle de Sigur Ros !) ou le bling – clong de Technickart ne me donnaient pas vraiment de vapeurs.

Une connaissance éclairée pensa voler à mon secours en me recommandant chaudement un certain Yves Adrien, paraît-il matrice du novö. Je m’empressai de parcourir Je chante le rock électrique, et y trouvai une complainte adulescente organisée tant bien que mal autour de l’axe Stones/Stooges (tu parles d’une trajectoire bis), une apologie des Pretty Things (pourquoi pas…), un arrière-goût nostalgique (DEJA ?), et cette saloperie de bubblegumite aigüe, maladie pop qui peut peu ou prou expliquer des choses comme Maréva Galanter.
Bref, rien de bien pérenne pour un jeunot cherchant quelques perspectives puissantes et sanguinaires. D’où un grognement de circonstance, empruntant à Jack Lang sa faconde liftée : « Du courage, mêrde ! » (Sans rire, à la première écoute j’avais cru percevoir le merdRe ubuesque). Que faut-il payer, à quel abonnement faut-il souscrire pour obtenir A LA FOIS subjectivisme, intransigeance, complexité ET style ?

Aujourd’hui, certaines choses ont changé. David Foster Wallace a fait son apparition, en V.O. comme en V.F. (Le Diable Vauvert fait du bon boulot quand il veut), et a balayé quelques-uns de ces mornes constats. Mais, mon barda musical allant, le sac de nœuds originel s’est compliqué :

Comment faire quand on aime à la fois Mastodon ET Burgalat, Steely Dan ET les Queens Of The Stone Age, Risset ET Tool, Mike Patton ET Alain Bashung ?

Au prétendument irréconciliable couple brutalité/subtilité, point de réponse dans les canards cités plus haut. Ce qui traduit selon moi un malaise latent, mais sapant la crédibilité de nombre de « problématiques » développées dans le milieu « journalo-culturel ». Malaise qui est assez impressionnant en France, puisqu’il est source à la fois du conflit province/Paris, rock/pop, indie/major, j’en passe et des plus frelatés…

POLÉMIQUE Exemple : la « nouvelle scène parisienne ». A en croire la très large majorité des scribouillards couvrant cette éclosion, on ne pouvait aborder l’affaire qu’en choisissant un étroit siège dans l’un des deux compartiments suivant : parisianisme puant, méché et Eudelino-Hedayesque, ou provincialisme dreadeux avide de Grand Soirtm et sous perf’ Radiohead/RATM/baggy (burp). J’ai vu les Naast live, et leurs parrains Hellboys au Tryptique, en provincial jouant le jeu du « à 18 ans, j’ai quitté etc ». Je ne fus étrangement pas frappé d’une envie viscérale d’enduire ces groupes de goudron et de plumes, ou de les forcer à écouter OK Computer en boucle (putain, dur…). Je hais la musique de rue et ses dérivés gaucho mal renseignés, mais n’ai pas eu la moindre synapse effleurée par leurs sets respectifs. C’était avant tout du boulot de jeunes pour des vieux nostalgiques, une reconstitution évitant le Grévin pour mieux donner dans le triste revival. Le drugstore en 2008, très peu pour moi. Ces considérations étalées, la conclusion est évidente : nul besoin d’en faire tout ce merdier médiatique (BB Brunes, ka-tching !), puisqu’il n’y avait vraiment pas de quoi affoler les amateurs de musique et de renouveau.
Pas que les horribles médias aient, comme à leur orwellienne habitude, subliminés à nos pauvres tympans d’acheter Mauvais Garçon (c’est dingue comme ce pays est marqué au fer rouge par cette traduction tronquée de l’Ecole de Francfort ). Il est nécessaire d’imputer l’impact de ce genre de traitements biaisés de l’évènementiel autant aux journaleux qu’au public. Ce même public qui peut encenser 99 Francs et Christian Signol, réciter son Hendrix au bac comme proclamer Matthew Bellamy « dernier guitar-hero ».

Mais yikes! je m’égare.

Mon mépris du « je » ne s’en est bien sûr pas atténué, les fameux torchons abordant toute sortie musique/film/littérature/théâtre quasi-systématiquement par cette dichotomie pitoyable type « vieux con nostalgique / jeune réac’ Strokesien », et horreur ! Arborant putassièrement le « je » en badge.
Un beau jour d’épreuve tympanique (Fantômas presents Delirium Corda), un tilt se produisit près de ma mécanique cérébrale, stigmatisant en un paradigme bicaméral (on a les schémas qu’on mérite, messieurs les baveux du papier glacé) le centre névralgique de mon aversion pour ce « je » .
Il s’agissait tout simplement d’un combat de catch (donc truqué) Laurent Weil Vs. Hunter Thompson. Les dés étant pipés, les duellistes s’arrangeaient avant de monter sur le ring (monopole de l’écran et mainmise sur l’entrée « critique cinéma » du dico pour l’un, règne sans partage sur l’underground journaleuse pour l’autre), et le public, auquel on m’avait rattaché en me collant aux gradins, communiait dans un inamovible ennui.

J’emmerde ce stadium-là. Je veux que l’on pose LA question : WHERE DOES THE POWER LIE IN YOUR MUSIC/MOVIES/BOOKS/PHOTOS?

Très bien. Puisque personne ne semble s’en inquiéter, je vais le prendre moi-même par ses cornes, ce foutu taureau. Sûr, j’irai pas bien loin tout seul, tout pérorant que je sois. Je vais avoir besoin d’aide, mais autant commencer en solo, le bruit attirera sûrement des comparses. Le matos ? Un désir/devoir ultraviolent de mise en perspective, une injection quotidienne et dosée au globule près de recul, une problématisation pathologique (type rubik’s cube) et… Une première personne affûtée, sans lourdeurs à la « jemeréveilledansmonintérieurcouvertdevynilesDooWoopetjallumemapremiereclopedanslaubeparisienne ».
Voilà la liste des courses.

Au boulot, les enfants.

8 commentaires

Hé, hé, hé…

Commentaire par Nash, le Lundi 15 décembre 2008 à 6:53

Bien écrit. Juste bien écrit.

Commentaire par O'Mahony, le Lundi 15 décembre 2008 à 10:28

Oui, j’apprecie la forme, mais beaucoup moins le fond. La critique d’accord mais sans alternative proposée, elle n’a que peu de sens.

Commentaire par Pei Kaji, le Lundi 15 décembre 2008 à 14:58

Pour ma part, Hunter S. m’aura au moins parlé pour une phrase: “Aussi laisserons-nous le lecteur répondre à cette question: qui est le plus heureux, l’homme qui aura bravé la tempête de la vie et vécu ou celui qui sera resté en sécurité sur la berge et se sera contenté d’exister?”
C’est tout.

Commentaire par S.G., le Lundi 15 décembre 2008 à 15:40

Mouais, des gars comme Bukowski ou Hemingway avaient déjà dit des trucs comme ça. Je suis d’accord avec lui sur le journalisme gonzo, Yves Adrien et tous ces connards prétentieux, enfermés dans leur carcan pseudo intellectuel.J’admire la pensée, les penseurs, les changeurs. Pas les brasseurs de vent.

Commentaire par O'Mahony, le Lundi 15 décembre 2008 à 18:48

”Que faut-il payer, à quel abonnement faut-il souscrire pour obtenir A LA FOIS subjectivisme, intransigeance, complexité ET style ?”

Tout juste.
Et que dire de ma perplexité devant le sommaire du nouveau Technikart: ” Oh tiens, le seul article intéressant c’est celui sur Zermati… Ah mais non je le connais déjà, j’ai vu la video sur Gonzaï”.

Cette semaine on transperce les grandes figures de l’écriture rock agrée ”bon goût”. Ci-gisent messieurs Thompson et Bangs.
Bester en rajoute une couche avec la mort des icônes. Le débat s’éternise parce que le rock’n'roll se fige, la contre-culture est culture à part entière: ”Oh le con! Il écoute Linkin Park… Viens là que je te mette le Velvet!”. Masturbons-nous un instant sur les sixties, puis encore un coup sur le dandysme.
Au fond il n’y a que des questions, des plus onanistes (c’est quoi être rock en…) aux plus cruciales (pour un exemple, retournez au début de ce comment).

Gonzaï est parfois un début de réponse en soi. Mais il semblerait que nous ne soyons pas parvenus au stade de l’humain 2.0.
Un webzine cela reste trop abstrait pour pas mal d’entre nous (ce qui explique Keith, Spring, etc.).
Du coup même si Gonzaï est dans l’action, on ne peut s’empêcher de penser qu’il parle du haut du plongeoir virtuel, pendant que Rock&Folk, les Inrocks et consorts se noient dans la piscine.

Derrière tout cela,on a tous l’angoisse de tourner en rond sans jamais parvenir à créer quelque chose d’excitant.
C’est certain, il y a de la place.

”Au boulot les enfants”

Oui monsieur.

Commentaire par Bn, le Lundi 15 décembre 2008 à 19:30

Au boulot, et sans chialer.

Commentaire par Heebooh, le Lundi 15 décembre 2008 à 6:01

[...] great unknown journalism. So I decided to join the show, and try to reach the 5 %. I wrote a quite long article about my link to first person journalism (considered by many as the essence of gonzo journalism), and sent it to Bester Langs, [...]

Commentaire par My prrreciousss ! « Mediathan, le Lundi 15 décembre 2008 à 11:40

Laisser un commentaire